Blog > NOUS AUTRES, MODERNES d'Alain FINKIELKRAUT (2/10/09)

Le 02/10/2009 à 20:35

Alain FINKIELKRAUT a choisi un titre très « marketing » pour son ouvrage « NOUS AUTRES, MODERNES » (1), car il fait penser tout de suite aux expressions métaphoriques utilisées par Friedrich NIETZSCHE : « Nous autres, psychologues », « Nous autres, physiologistes », "Nous autres, hommes posthumes », …Mais, la lecture des premières pages, nous détrompe rapidement.

À l’aide de nombreuses citations (sans références précises) des « meilleurs » auteurs littéraires ou philosophes, tous au surplus très fréquentables, Alain FINKIELKRAUT entreprend de nous démontrer tout ce que le monde moderne, fondé sur la Philosophie des Lumières, a perdu en coupant le cordon ombilical qui le reliait à la Tradition : hier, exacerbation des nationalismes, guerres mondiales et nazisme, aujourd’hui déchéance de la littérature, langage parlé tombant en déliquescence, affaiblissement du sentiment national, éducation nationale en péril (son angoisse, mais il a raison), sport aux performances devenues illimitées, et montée des peurs (de la souffrance, de la mort) et du pessimisme dans le monde occidental. On ne le critiquera pas pour de telles conclusions que confirme la simple observation des faits autour de soi.

Cependant, on peut reprocher à Alain FINKIELKRAUT de parvenir à ces conclusions de façon artificielle, citant bon nombre d’auteurs, mais empruntant à d’autres auteurs que visiblement il préfère ne pas nommer, en particulier lorsqu’il évoque le pessimisme du monde moderne qui constitue, au départ, un thème nietzschéen. Cela saute d’autant plus aux yeux que chacun des 27 chapitres comporte l’évocation prodigue d’une dizaine d’auteurs qui va des plus à la mode (Roland Barthes, Sartre, Miche Serres,…) au brave père Hugo et autres figures du XIXème siècle français.

En outre, il apparaît que, pour Alain FINKIELKRAUT, l’histoire est simplement une succession d’évènements, chacun étant l’effet de précédents événements dont FINKIELKRAUT décrit elliptiquement la chaîne (on doit le croire sur parole). On arrive donc à la fin de son ouvrage sans avoir compris pourquoi la France et l’Europe en sont arrivés là, après cette dégringolade depuis deux siècles (de 1800 à aujourd’hui). Pourtant, Alain FINKIELKRAUT est un germaniste et doit connaître toute la philosophie allemande de l’histoire, qui ne s’arrête pas Hegel et à Marx, comme il semble le penser. Craint-il de se voir accoler l’étiquette infamante  « d’anti-moderne » par la presse officielle (Le Monde, Libération, Marianne) ?

Quoi qu’il en soit, on peut se demander si Alain FINKIELKRAUT est sérieux lorsqu’il affirme que la Guerre du Péloponnèse entre SPARTE et ATHÈNES (432 av. J.C.-401 av. J.C.) a pour enjeu la domination maritime, lorsque l’on sait que la ville de SPARTE se trouve au milieu des terres du Péloponnèse et qu’une fois victorieuse, elle a totalement négligé l’aspect maritime, se bornant à inclure ATHÈNES dans son alliance et à y instaurer un gouvernement tyrannique (les Trente).

Il est, de plus totalement erroné d’assimiler la Guerre du Péloponnèse à la Guerre de 1914-1918 au prétexte que ces deux guerres seraient dues à l’existence d’un même système d’alliances. Au surplus, le système d’alliance grec était beaucoup plus précaire que celui de la Grande Guerre. Surtout, pour ce qui concerne la Guerre du Péloponnèse, la guerre était déclarée dans un seul pays, la Grèce, qui, bien que morcelée en villes-États se trouvait en pleine expansion de sa culture et jouissait d’une grande influence politique sur le pourtour méditerranéen après sa victoire définitive sur la PERSE (guerres médiques) à SALAMINE, 50 ans auparavant (en –480 av. J.C.). De plus, chaque ville-État, (où les puissances d’argent n’ont pas d’influence sur le pouvoir) était entourée d’un vaste territoire de campagne avec qui elle faisait corps et constituait une unité organique très forte faisant partie de l’ensemble culturel grec, l’Hellade (îles comprises).

Au contraire, la guerre 1914-1918 est intervenue dans une Europe divisée et déjà épuisée intérieurement. C’est déjà le déclin et les puissances européenne se disputent le partage économique et politique du monde. Il s'agit d'une véritable guerre civile européenne. Seul un nationalisme exacerbé a pu permettre cette guerre qui a sonné le glas de la puissance mondiale de l’Europe, moins par les destructions matérielles que par la disparition de la plus grande partie de l’élite intellectuelle et spirituelle de la jeunesse européenne qu’elle a provoquée et qui a manqué par la suite. La Guerre 1914-1918 prépare l’intervention des ETATS-UNIS sur la scène mondiale, de même que les ROMAINS sont intervenus en GRÈCE en 187 avant Jésus-Christ. C'est à cette époque de l'Antiquité (-200 av. J.C.), où les villes grecques du Péloponnèse se battaient entre elles en une féroce guerre civile qui les épuiseront, pendant que les Romains combattaient Carthage, pour ensuite asservir définitivement la Grèce, que la guerre de 1914-1918 peut être comparée, à mon avis.

Par contre, la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE (432 av. J.C.-401 av. J.C.) peut être utilement comparée avec la GUERRE DE TRENTE ANS (1618-1648) qui a vu s’affronter pour la domination de l’Europe, alors en pleine expansion culturelle, la France de Louis XIV et l’Empire d’Autriche (SAINT-EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE) sur le territoire de l’Allemagne, ici aussi par le jeu d’un système d’alliance tout aussi fluctuant, outre que les deux guerres ont duré 30 ans. 

Je ferais aussi une autre critique sur l’analyse que fait Alain FINKIELKRAUT sur la conception du sport de haut niveau. Alain FINKIELKRAUT s’inquiète vivement du fait que, dans le sport de haut niveau, il ne s’agit plus d’aller "plus haut, plus vite, plus fort", mais plutôt trop haut, trop vite, trop fort. Il en découle, pour Alain FINKIELKRAUT, que nous avons affaire à un sport qui n’est plus de type humain. Là aussi, Alain FINKIELKRAUT critique la conception de l’homme moderne (c’est à dire occidental) qui veut aller au-delà de ses propres limites. Mais je pense qu’Alain FINKIELKRAUT confond ici un problème de réglementation du sport (obtention de résultats sportifs artificiels) avec un problème philosophique. En effet, la seule question intéressante au point de vue philosophique, c’est d’apprécier le statut du sport dans notre actuelle civilisation. Est-ce un stupéfiant pour la masse des spectateurs ? Quelles sont ses similitudes ou ses différences avec le « panem et circences » romain, à la même époque (100 ap. J.C.) ?

Mais pour Alain FINKIELKRAUT, la question du statut ne se pose jamais. Il aborde la souffrance dont il constate le rejet systématique dans le monde « moderne » au profit de la recherche d’un bonheur béat pour la masse (vivre pour vivre) ou libidineux pour le « philosophe » Michel ONFRAY, ce qui revient au même. De même pour la peur, la question de son statut n’est jamais posée. Or, la question du statut est primordial dans une culture donnée. Car, la souffrance et la peur ont toujours existé, ce qui n'a pas empêché l'homme occidental de vivre pleinement, en acceptant aussi bien le plaisir que la souffrance. La différence se fait aujourd'hui dans le statut de la peur et celui de la souffrance (et du sport) quand une culture parvient à sa phase de civilisation, autrement dit lorsque la vie de dirigée vers le dedans qu’elle était, se dirige désormais vers le dehors, parmi les corps, les faits concrets.

En conclusion de son ouvrage, Alain FINKIELKRAUT a tout de même le mérite de proposer une solution pour revitaliser l’Europe. Il constate la peur de la mort éprouvée par l’individu qui est amené à rechercher des solutions mécaniques (scientifiques) pour éradiquer la mort.  Pour Alain FINKIELKRAUT, cette peur peut être transformée chez l’individu par une peur plus positive, selon lui, la peur d'entraîner la disparition de l'espèce humaine en raison du trop-plein d’individus médiocres et faibles qu'elle aurait à supporter. À mon avis, outre que ce changement utopique me paraît impossible à réaliser chez l’individu, ce ne serait que substituer une peur à une autre et pourrait provoquer, à long terme, l’élimination immédiate des présumés médiocres afin de ne pas affaiblir l’espèce. La solution serait plutôt dans la recherche d’une nouvelle vie intérieure en réapprenant aux jeunes générations l’histoire de la culture occidentale, de ce qu’elle a apporté à l’humanité, sans omettre les aspects négatifs, pour qu’un jour ces jeunes générations aient envie de partager cet héritage avec d’autres par leur travail et leur créativité spirituelle et intellectuelle.

Alain FINKIELKRAUT ajoute à son ouvrage un épilogue basée sur un fait réel intervenu en République Tchèque. En 2002, à l’initiative de « l’Association pour la protection du ciel nocturne » (Dark Sky Association), une loi a été votée qui interdit aux éclairages urbains d’être dirigés vers le ciel. Désormais, la nuit dans le ciel devra rester noire et ne pas être lacérée de rayons lumineux. Alain FINKIELKRAUT y voit une tentative de « remettre l’humanité au pouvoir de la nuit ».

Je ne partage pas l’appréciation d’Alain FINKIELKRAUT sur cette initiative. En effet, l’Association n’a pas demandé l’extinction des feux à partir de 20 heures l’hiver et de 22 heures l’été, ce qui mettrait vraiment l'humanité au pouvoir de la nuit. Par contre, il ne faut pas négliger le fait que cette initiative a été prise dans un pays à 40 % athée. Les élites qui ont pris cette décision doivent l’être dans une plus forte proportion.

En réalité, pour cette association et les gens qui la soutiennent, le ciel noir ne contient plus aucun mystère métaphysique, les dieux y ont disparu, il convient à présent de le protéger de rayons lumineux qui l'enlaidissement physiquement, de la même façon que l’Acropole est préservé. Il devient désormais la chasse gardée des "spécialistes" : astronomes, astronautes et astrologues.

C’est bien l’aspect symbolique de cette initiative devenue loi en Tchéquie, mais qu’Alain FINKIELKRAUT, obsédé par la relation de cause à effet dans chaque événement, ne parvient pas, dans son ouvrage, à saisir du regard. 

Pierre MARCOWICH

 

(1) Alain FINKIELKRAUT, NOUS AUTRES, MODERNES, Gallimard 2008, 326 pages

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