Dans son ouvrage, « DE L’INÉGALITÉ PARMI LES SOCIÉTÉS », Jared DIAMOND se donne pour ambition de nous faire découvrir les facteurs permanents qui auraient, selon lui, déterminé, comme une loi d’airain, l’évolution des sociétés humaines depuis la fin de la dernière glaciation jusqu’à nos jours, ce qui représente une période de 13.000 ans. (1)
Je précise tout d’abord qu’en utilisant l’expression de « loi d’airain » qui aurait pesé sur l’évolution des sociétés humaines depuis la Néolithique, je suis fidèle à l’esprit de l’auteur qui a d’ailleurs voulu affirmer sa thèse dans le titre même de son ouvrage.
En effet, le titre de l’ouvrage en anglais est nettement plus explicite que celui en français : « GUNS, GERMS, AND STEEL, THE FATES OF HUMANS SOCIETIES », titre qui se traduit en français de la façon suivante :
Canons, microbes, et acier, les Parques des Sociétés humaines. Selon le WEBSTER’S DICTIONARY, le mot "The Fates", repris du latin, signifie en anglais "Les Parques", divinités romaines qui décident de manière inflexible et impitoyable le destin de chaque homme. (2)
L'analogie est évidente, puisque l'auteur évoque trois phénomènes bruts désignés par l'auteur comme agents implacables du destin des sociétés depuis 13.000 ans.
C’est un titre à la Jean-Jacques ROUSSEAU avec son "Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes" (1755) que le traducteur (ou l’éditeur) a préféré octroyer à l’ouvrage de Jared DIAMOND dont le titre est devenu « De l’inégalité des sociétés », Est-ce dans le but d’atteindre, avec le maximum d’efficacité, un public portée sur les questions philosophiques ?
Comme il le confie lui-même, dans son ouvrage, Jared DIAMOND, docteur en physiologie, est un spécialiste de l’évolution biologiques des oiseaux qu’il a étudiés en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en Australie et en Amérique du sud. Dans le même temps, ses séjours lui permirent de se familiariser avec « maintes sociétés humaines technologiquement primitives » (page 34).
La problématique telle que la pose Jared DIAMOND
Jared DIAMOND formule la problématique de l’évolution historique des sociétés humaines depuis la fin du dernier âge glaciaire, il y a 13.000 ans, par l’énonciation suivante :
« Certaines parties du monde ont créé des sociétés développées fondées sur l’alphabétisation et l’usage d’outil métalliques, d’autres ont formé des sociétés uniquement agricoles et non alphabétisées, et d’autres encore sont restées des sociétés de chasseurs et de cueilleurs avec des outils de pierre. » (page 11)
De cette situation, affirme Jared DIAMOND, découle, depuis 13.000 ans, une inégalité entre les sociétés humaines, qui fait que les premières ont conquis ou exterminés les deux autres.
Il convient de remarquer qu’il ressort de l’énoncé de Jared DIAMOND, que, selon lui, ce ne sont pas les hommes qui « créent » les « sociétés », mais certaines « parties du monde », c’est à dire des zones géographiques, autrement dit la nature (la terre, l’eau, le climat, les montagnes, la mer). Il découle de l’énoncé de Jared DIAMOND que la nature aurait la « volonté » de prendre la décision de créer les sociétés. On croit lire l’entrée en matière d’une sorte de nouvelle Génèse, matérialiste, où la nature remplacerait le Dieu de l’ancienne Bible.
Bien sûr, le lecteur comprend ce que, malgré la faiblesse de son expression, Jared DIAMOND veut dire : selon lui, la matière, comprise uniquement comme phénomène concret, palpable, visible, se trouve être à l’origine de toute formation sociale.
De plus, prétendre que d’autres parties du monde ont formé « des sociétés uniquement agricoles » est tout aussi aberrant, car toutes les « sociétés développées » sont passées, elles aussi, par le stade agricole pour s’urbaniser par la suite, outre qu’il paraît hasardeux de qualifier de « société » un clan de la préhistoire (biologiquement homogène) vivant de chasse et de cueillette.
Ce manque de rigueur est frappant chez une personne qui se présente comme un scientifique de haut niveau.
Quant à la prétendue « alphabétisation » des sociétés développées, ce n’est qu’un phénomène relativement récent dans les sociétés développées. Je préfère y voir une erreur du traducteur qui a confondu alphabétisme (système d’écriture composé de lettres) avec alphabétisation (enseigner la lecture et l’écriture aux analphabètes).
En réalité, la vraie question que se pose Jared DIAMOND tout au long de son ouvrage, de la première page jusqu’à la dernière page, est celle-ci :
« Pourquoi, (..), ce sont les sociétés européennes, plutôt que celle du Croissant fertile, de la Chine qui ont colonisé l’Amérique et l’Australie ? ». (page 614)
Car, la situation de domination sur le monde exercée par l’Europe, depuis le 15ème siècle, semble beaucoup chagriner Jared DIAMOND.
Jared DIAMOND ne veut voir dans cette domination que l’effet du hasard, provoqué par des phénomènes uniquement matériels, d’ailleurs venus de l’Asie du Sud-Est, de sorte que, selon lui, les Européens n’ont aucun mérite d’avoir créé des sociétés développées. Briser la superbe de cette Europe (État-Unis compris, où il vit), tel est l’objectif de son livre. Par quel moyen ? Pour Jared DIAMOND, l’Histoire doit devenir une science, s’inspirant de sciences comme « la génétique, la biologie moléculaire et la biogéographie appliquée aux cultures* et à leurs ancêtres sauvages* » (page 32). [Attention, il s’agit ici des cultures céréalières ou légumières et de leurs ancêtres sauvages]
La thèse de Jared DIAMOND
Pour Jared DIAMOND, les sociétés qui bénéficient des milieux les plus favorables pour son alimentation seront à même de supplanter et d’exterminer les autres moins favorisées vivant sur des terres plus ingrates.Selon Jared DIAMOND, tout, à la base, est une question d’alimentation.
Ainsi, pour qu’une société soit « supérieure » à d'autres sociétés, il est nécessaire qu’elle dispose :
- d’une installation sur des terres où la nature se montrerait prolifique et généreuse en céréales sauvages ;
- de la meilleures combinaison d’un certain nombre de cultures agricoles : céréales et de plantes légumières à forte concentration de protéines qui auront, au préalable, été domestiquées ;
- du plus grand nombre d’animaux domesticables de toute taille pour son alimentation, dont pourtant certains doivent être assez robustes et d’une taille assez importante pour qu’ils soient capables de transporter la production agricole, et bien sûr, aussi le matériel de guerre et les troupes ;
- d’une localisation géographique parfaite permettant à la société de bénéficier par simple diffusion des innovations culturelles (écriture), culturales (agricultures) et technologiques réalisées par d’autres sociétés ;
La meilleure alimentation et la réception rapide de ces innovations venues de l’extérieur permettra à la société de passer rapidement du stade de l’âge de pierre à l’âge de bronze puis à celui du fer, qui seront d’une grande utilité non seulement pour la production agricole, mais aussi et surtout pour la fabrication des armes de guerres (fusils, canons, épées, etc.).
En outre, l’élevage du bétail provoquera de graves maladies dans la population qui le pratique. Mais, au cours des siècles, cette population en sera finalement immunisée par l’habitude. Par contre, lorsque cette société envahira d’autres sociétés pratiquant moins ou pas tout l’élevage du bétail, ces maladies provoqueront des hécatombes dans les sociétés envahies. Par conséquent, nous dit Jared DIAMOND, l’élevage du bétail, ou du moins les microbes qui en sont la conséquences, constitue une arme de guerre. Je rappelle le titre originel anglais de l’ouvrage « canon, microbes et acier, les Parques, etc.).
Si elle est en possession de ces atouts, ladite société est, selon Jared DIAMOND, mécaniquement assurés du succès, à savoir conquérir d’autres sociétés. C’est le miracle de la méthode d’analyse causale, d’après laquelle chaque phénomène est obligatoirement l’effet du phénomène précédent et la cause du phénomène suivant.
Jared DIAMOND constate que, sur ce plan, c’est l’Asie qui a été privilégiée, en particulier, le Croissant fertile (Proche-Orient) où sont d’ailleurs nées les premières civilisations (Chine, Summer, Égypte, Arabe). Ce sont, selon Jared DIAMOND, les sociétés préhistoriques de cette régions qui vont conquérir les autres sociétés. Remarquons, au passage, qu’il oublie l’Inde.
Autre objection : chacun sait que c’est l’Europe qui, dans la période historique, va conquérir l’Afrique, l’Australie, l’Océanie, l’Amérique du Nord et du Sud, l’Antartique, etc. Jared DIAMOND est conscient de cette contradiction : sa théorie ne colle pas avec les faits historiques. Qu’à cela ne tienne, il « invente » un nouvelle aire géographique, homogène selon lui, l’Eurasie, englobant à la fois l’Europe et l’Asie. Dans cette Eurasie, la région Europe aurait pratiquement tout reçu de l’Asie, en cultures céréalières, en animaux domestiques, en métaux, poudre à canon, de telle sorte que, quels que soient par la suite les progrès techniques, intellectuelles qu'elle réalisera, l'Europe n’en aurait, selon l'auteur, aucun mérite. C’est ainsi que Jared DIAMOND arrive à écrire cette véritable loufoquerie à la logique incohérente :
« Les colons européens n’ont pas crée en Australie une démocratie industrielle, productrice de vivres et alphabétisée. Tous ces éléments, ils les ont importés de l’extérieur : le cheptel, toutes les cultures (sauf les noix de macadamia), les techniques métallurgiques, les machines à vapeur, les fusils, l’alphabet, les institutions politiques et même les germes. Il s’agissait à chaque fois de produits finis, fruits de 10 000 ans de développement dans les milieux eurasiens. Par un accident de la géographie, les colons qui débarquèrent à Sydney en 1788 avaient hérité de ces éléments (sic) » (pages 482 et 483). Bien sûr, Sydney n’existait pas en 1788. Ainsi, pour Jared DIAMOND, la démocratie, l’industrie et l’alphabétisation sont des inventions chinoise, arabe ou égyptienne. Pourquoi pas les cathédrales gothiques, l’industrie nucléaire et les vaccinations antirabiques et antivarioliques qui ont sauvé tant de peuples conquis par l’Europe ?
Jared DIAMOND prétend que la diffusion des innovations de Chine jusqu’en Europe du Nord, dans ce qu’il appelle, pour les besoins de sa cause, l’Eurasie, était facile sur l’axe Est-Ouest. C’est oublier les Chaînes de montagnes et le désert à traverser entre la Chine et l’Iran.
Par contre, Jared DIAMOND prétend que l’axe Nord-Sud du continent américain était plus accidenté au niveau de l’Amérique centrale outre, les ’immenses forêts, de sorte que la diffusion des innovations entre le Nord et le Sud était fortement ralentie, la voie marine étant impossible à utiliser à cause de la présence d’un désert au Texas. C’est ici aussi oublier que les îles Caraïbes ont été colonisées par les Indiens du même nom. Il est d’ailleurs curieux que Jared DIAMOND n’indique pas sur la carte géographique qu'il produit les mouvements d’émigration des populations des peuples Caraïbes vers les îles Caraïbes, alors que sur la même carte il indique en détail les mouvements migratoires vers les îles polynésiennes. Pourquoi cette pudeur pour les Îles caraïbes. Est-ce pour ne pas gêner sa théorie ?
L’exemple le plus important de cette curieuse méthodologie est celui du passage des hommes préhistoriques de la Sibérie en Amérique du Nord. Les préhistoriens situent cet événement en –20.000 avant J.C., en raison de la possibilité de passage à pied sec. Jared DIAMOND le situe beaucoup plus tard vers –13.000 avant J.C., tout simplement parce qu’aucune découverte archéologique n’a été faite datant de –20.000 à –13.000 sur ce passage. Il faut dire que cela arrange sa théorie, à savoir que les Indiens n’ont pas bénéficié du temps nécessaire pour se développer autant qu’ils l’auraient pu si leurs ancêtres avaient traversé le détroit de Behring en -20.000 avant notre ère.
Au regard du simpliste et grossier matérialisme, sur lequel Jared DIAMOND base sa thèse, Karl MARX, avec son matérialisme historique, fondé sur les contradictions naissant des rapports sociaux de production (la matière, l’infrastructure), mais qui tient compte de l’influence majeure des superstructures (l’idéologie, le psychisme) dans le cours de l’histoire, pourrait passer pour un adepte de la métaphysique platonicienne, rêvant du monde des Idées.
Il est vrai qu’il s’agit d’un ouvrage de de compilation et de vulgarisation qui ne nécessite aucune connaissance précise en histoire, en philosophie, en sciences écrit en langage simple et même familier. Il comporte 694 pages présentant en détail les migrations préhistoriques, la domestication des légumes, des céréales et de certains animaux sauvages. Il ne nécessite un effort de réflexion de la part du lecteur moyen. En effet, les notions de société, d’histoire, de culture, de civilisation, d'Etat, employés indifféremment pour toutes les époques préhistoriques et historique, ne sont jamais définis, car toujours règne l’évidence. C’est donc un ouvrage qui fait appel au « bon sens populaire ».
Je ne veux pas dire qu’il faille écarter d’un revers de main les données brutes relatives au climat, à la végétation, aux cultures de céréales, aux légumes cultivés et à l’élevage du bétail selon les régions géographiques que Jared DIAMOND expose dans son ouvrage.
En effet, dès 1920, Oswald SPENGLER considérait que, pour comprendre l’histoire des cultures, il était nécessaire de prendre en compte l’histoire de l’économie, du droit, mais aussi l’histoire du paysage. Or, à propos du paysage, voici ce qu’il écrivait :
« Il nous manque également une histoire du paysage (donc du sol, donc de la végétation et du climat) sur lequel s’est déroulé l’histoire humaine depuis 5.000 ans. Or, l’histoire humaine est si difficile à séparer de l’histoire du paysage, elle reste si profondément liée à elle par des milliers de racines, qu’il est tout à fait impossible, sans elle de comprendre la vie, l’âme et la pensée.
En ce qui concerne le paysage sud-européen, depuis la fin de l’ère glaciaire une invincible surabondance de végétation cède peu à peu sa place à l’indigence du sol.
À la suite des cultures égyptienne, antique, arabe, occidentale, s’est accomplie autour de la Méditerranée une transformation du climat selon laquelle le paysan devait abandonner la lutte contre le monde végétal et l’entreprendre pour ce même monde, s’imposant ainsi d’abord contre la forêt vierge, puis contre le désert.
Au temps d’Hannibal, le Sahara était loin au sud de Carthage, aujourd’hui, il menace déjà l’Espagne du Nord et l’Italie ; où était-il au temps des constructeurs de pyramides portant en relief des tableaux de forêts et de chasse ?
Après que les Espagnols eurent chassés les maures, le caractère sylvestre et agricoles du pays qui ne pouvait être maintenu qu’artificiellement, s’effaça. Les villes devinrent des oasis dans le désert. Au temps des Romains, cette conséquence ne se serait pas produite. » (3)
Oswald SPENGLER est bien conscient que sa vision de l’histoire ne peut pas prendre en compte l’histoire du paysage (sol, végétation, climat), en raison de l’inexistence à son époque de telles études. Cependant, malgré le manque de données à sa disposition, Oswald SPENGLER entreprend, en une dizaine de lignes, une analyse synthétique sur un problème bien connu depuis longtemps : l’avancée du désert autour de la Méditerranée. Cependant, tout en constatant la grande importance de cet aspect physique dans l’évolution des civilisations méditerranéennes, Oswald SPENGLER introduit en même temps le facteur culturel : « Les villes devinrent des oasis dans le désert. Au temps des Romains, cette conséquence ne se serait pas produite. »
Tout laisse penser qu’après l’expulsion sur les Maures, les Espagnols de cette époque, les dizaines de milliers d’Espagnols venus du Nord qui s’étaient installés dans le Sud après la Reconquête, n’étaient pas du tout intéressés à continuer l’œuvre routinière du système d’irrigation laissé par les Arabes, en raison de son caractère administratif, collectiviste et coercitif poussé à l’extrême. C’était l’époque des chevaliers errants, de l’aventure. Les Espagnols de l’époque, en Occidentaux qu’ils étaient, tournés vers le lointain, individualistes forcenés, préférèrent partir à l’aventure au pays de l’Eldorado, en Amérique du Sud, pour y gagner richesses et liberté. Dans le sud de l’Espagne, les villes devinrent donc des oasis au milieu du désert.
Oswald SPENGLER ajoute qu’avec les Romains, une telle désertification ne se serait pas produite. En effet, quand ils conquéraient un pays, leur culture étant tournée vers l’aspect administratif et juridique des choses, les Romains construisaient des aqueducs, des routes, etc. pour contrôler le pays et ses populations avec leurs armées, de sorte que ces ouvrages d’art auraient permis d’arrêter l’avancée du désert, si, par hypothèse virtuelle, ils avaient hérité du système d’irrigation construit par les Arabes en Espagne.
La méthode historique selon Oswald SPENGLER, allie donc les facteurs géographiques aux facteurs culturels, exerçant selon lui un rôle prédominant. L’histoire devient, dès lors, plus compréhensible.
Jared DIAMOND, quant à lui, pour « expliquer » l’histoire humaine, ignore totalement le facteur culturel, c’est à dire la vision du monde, l’interprétation que les hommes se font de la vie : leurs mythes, leurs croyances, leurs conceptions artistiques et « scientifiques », la spécificité de leur organisation politique.
C’est ainsi que Jared DIAMOND nous parle souvent de « ses amis » Papous (ou Néo-Guinéens), mais jamais il ne nous expose ni leur culture, ni leur leur vision du monde, etc. Il affirme que lui et ses amis néo-Guinéens se posent mutuellement « mille questions », mais nous ne saurons jamais le contenu de ces questions.
L’univers glauque et sans issue d’un toxicomane, c’est ce que Pierre DRIEU LA ROCHELLE décrit dans son roman « LE FEU FOLLET », publié en 1931 (1).
Le livre en main, on cherche à comprendre le sens de ce titre étrange qui évoque à la fois l’espièglerie et la mort. Quel est le message communiqué avec un tel titre qui n’est pas neutre ? le dictionnaire « Le Petit Robert » nous indique que le feu follet est « une petite flamme due à une exhalation de gaz (hydrogène phosphoré) spontanément inflammable ». Cela pour le sens propre. Au sens figuré, le même dictionnaire précise que cette expression « se dit d’une personne très vive, rapide, insaisissable ».
Après lecture de ce roman, il paraît difficile d’appliquer la seconde définition à Alain, le héros du roman. Heureusement, les auteurs du Petit Robert ont la bonne idée d’ajouter une citation du philosophe ALAIN (quelle coïncidence !) : « Devant le feu follet, l’un dit âme des morts, l’autre dit hydrogène sulfuré ». Sulfuré ou phosphoré ? Un philosophe n’est pas un chimiste. Peu importe, car c’est bien l’âme d’un homme déjà sous l’emprise de la mort que nous décrit Pierre DRIEU LA ROCHELLE.
Et pour faire parler et agir son héros déjà conscient d’être prisonnier de la mort, Pierre DRIEU LA ROCHELLE emploie le style de l’irréalité sur plusieurs pages de suite en alternance avec le style narratif : imparfait du conditionnel et imparfait de l’indicatif. Il en est ainsi en particulier dans la magnifique chapitre où Pierre DRIEU LA ROCHELLE nous expose l’état psychologie d’Alain, le héros du roman.
Alain est retourné dans sa chambre d’hôtel insatisfait de son rendez-vous avec sa maîtresse, une américaine, à qui il aimerait se raccrocher pour autant qu’elle lui manifeste un intérêt sincère, à présent que son épouse, elle aussi américaine, l’a abandonné à cause de son problème de drogue. Il éprouve alors le désir de se droguer à l’aide d’une seringue. Alain se parle à lui-même, comme s’il pouvait dominer la drogue, parler avec les gens, abattre le mur qui le sépare d’eux :
« Il écarterait à peine le bras du corps et l’y ramènerait aussitôt : se frapper d’une aiguille. (…) Il irait à droite et à gauche, il irait vers les gens, il leur parlerait, comme s’il attendait d’eux quelque chose, comme s’il voulait partager avec la vie. Mais, en fait, il n’en serait rien. À l’encontre de ce que croit le vulgaire, les fantômes sont aussi inefficaces qu’ils sont intangibles. Il retardait si bien son désir que celui-ci finit par hésiter. » (2)
Puis, Pierre DRIEU LA ROCHELLE reprend le style narratif sur un ton qui lui est spécifique, à la fois familier et recherché.
Solitaire, sans véritable ami, car il les repousse dans sa détresse de drogué, Alain finira par se suicider. Ce qui donne l’occasion à Pierre DRIEU LA ROCHELLE de définir les motivations du suicide :
« Le suicide, c’est un acte, l’acte de ceux qui n’ont pu en accomplir d’autres. » (3)
Pierre DRIEU LA ROCHELLE nous fait également découvrir le milieu de la drogue dans les années 1930. à cette époque, la drogue sévit essentiellement dans les milieux bourgeois et petits-bourgeois. On s’y drogue entre gens éduqués et bien élevés.
Les gens du peuple apparaissent comme des ombres, la concierge de l’hôtel, deux camionneurs qui ramènent Alain sur Paris, décrits comme des gens simples et généreux.
Nous découvrons également les maisons de santé où Alain va tenter de se faire désintoxiquer. Au cas d’espèce, il s’agit d’une pension de famille tenue par un médecin et sa femme. Elle est fréquentée par toute une série de membres déchus de la société bourgeoise. Pierre DRIEU LA ROCHELLE décrit, avec beaucoup de verve, ce milieu picaresque, en particulier à l’occasion des repas : « Ce quarteron de toqués tranquilles, (…) c’était sa famille retrouvée » (4)
Le général De Gaulle, qui appartient à la génération de Pierre DRIEU LA ROCHELLE, devait avoir lu cet ouvrage, puisque, lors du putsch d’Avril 1961, il utilisa la même expression : « Un quarteron de généraux à la retraite… », non pas parce qu’ils étaient quatre, comme certains l’ont cru, mais, parce que, selon lui, ils n’étaient qu’une « poignée », une extrême minorité de l’Armée.
Il convient également de souligner le côté visionnaire de Pierre DRIEU LA ROCHELLE quand il écrit en 1930 :
« (..) on connaît les héros. Autrefois, on les voyait sur la place publique, maintenant on les voit et on les entend dans les cinémas. Et bientôt, par la télévision, leur recès* le plus intimes sera de verre ; alors règnera une totale fraternité. » (5)
*recès : résolution de la dernière séance de la diète perpétuelle de l’Empire germanique. Ici, "recès" signifie les dossiers intimes.
On reconnaît là le style de Pierre DRIEU LA ROCHELLE, à la fois familier et recherché, sans oublier l’ironie sur les héros et la fraternité.
L’ouvrage se termine par l’ajout d’un texte trouvé dans les dossiers de Pierre DRIEU LA ROCHELLE après sa mort : « L’Adieu à Gonzague », sorte d’adieu en hommage à un ami qui s’est suicidé.
Pierre Marcowich
(1) Pierre DRIEU LA ROCHELLE « LE FEU FOLLET »,suivi de « Adieu à Gonzague » Éditions Gallimard, 1931, renouvelé en 1959, 185 pages ;
(2) Ibidem, page 56
(3) Ibidem, page 159
(4) Ibidem, page 35
(5) Ibidem, page 139
L’éminente helléniste, Jacqueline DE ROMILLY, nous retrace la vie et les aventures d’ALCIBIADE, héros éponyme de l’ouvrage qu’elle écrivit en 1995. (1)
Jacqueline DE ROMILLY dépeint la situation de la GRÈCE durant la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE qui opposa ATHÈNES à SPARTE et devait durer 27 ans (431 av. J.C.-404 av. J.C.) pour se terminer par la défaite définitive d’ATHÈNES.
ALCIBIADE (450 av. J.C.-404 av. J.C.) était le pupille de l’éminent homme politique athénien, PÉRICLÈS, qui dirigea, durant 15 ans, ATHÈNES alors à son apogée politique et culturelle. C’est avec PÉRICLÈS que commença, à son initiative, la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE.
Le mobile de cette guerre entre les deux cités, rivales depuis toujours, était la domination politique de l’ensemble la GRÈCE, non pas pour bâtir un État centralisée, mais pour instaurer dans chacune des cités-États, la démocratie, par laquelle, l’élite nobiliaire dirigerait la πόλις (=ville) avec le soutien du peuple au prix de certaines concessions, sachant que le peuple était composé uniquement des hommes libres (artisans et ruraux des alentours de la ville) à l’exclusion des femmes, des esclaves et des étrangers.
Il en ressortirait une proximité politique qui favoriserait le rassemblement des cités-États autour d’ATHÈNES qui accroîtrait ainsi sa puissance, comme elle l’avait commencé de le faire en constituant un système d’alliance avec d’autres cités, aux institutions démocratiques, dit Ligue de Délos, et en puisant largement dans le Trésor de la Ligue pour bâtir sa propre flotte et l’Acropole. Pour sa part, SPARTE avait créé la Ligue du Péloponnèse avec des cités à système oligarchique.
La guerre pouvait commencer entre les deux cités rivales, qui pourtant 50 ans plus tôt, aux THERMOPYLES et à SALAMINE, avaient combattu ensemble et battu définitivement l’Empire Perse.
PÉRICLÈS avait choisi une stratégie qui ne fut pas suivie après sa mort, à savoir se servir de la prééminence d’ATHÈNES sur la mer, et se garder des combats terrestres où excellait SPARTE.
Malheureusement pour ATHÈNES, les successeurs optèrent de combattre SPARTE et ses alliés sur le terrain, et s’engagèrent en profondeur dans le PÉLOPONNÈSE, où, malgré des succès initiaux, ils subirent bien des déconvenues que nous rapporte en détail Jacqueline DE ROMILLY.
Jacqueline DE ROMILLY nous rappelle également que cette époque vit se développer de façon prodigieuse la philosophie grecque, avec d’une part, les SOPHISTES, qui se disaient capables de défendre une thèse et son contraire, dès lors que cela pouvait convenir aux intérêts de l’homme en tant qu’individu, et d’autre part, SOCRATE et PLATON, qui introduisirent le rationalisme et les concepts abstraits (le bien, le beau, le juste, le mal, etc.) dans ce qui devait s’appeler la philosophie.
Comme le souligne Jacqueline DE ROMILLY, issu d’une famille très riche, ALCIBIADE vécut, du fait de sa parenté avec PÉRICLÈS, dans ce milieu privilégié, à proximité immédiate des cercles du pouvoir suprême où se prenait des décisions vitales pour l’avenir de la cité. En outre, ALCIBIADE fréquenta SOCRATE avec qui il était lié par une grande affection. Cette amitié est mise en scène dans le fameux ouvrage « LE BANQUET » de PLATON.
Mais, nous rapporte Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE avait aussi une grande ambition politique qui le fit se détacher peu à peu de l’influence de SOCRATE.
Jacqueline DE ROMILLY nous décrit en détails, comment grâce à son immense fortune, il s’y prit pour flatter le peuple, comme il est d'usage dans les démocraties encore aujourd’hui. Son but était d’obtenir des voix pour se faire élire « stratège », c’est-à-dire dirigeant politique et militaire de la cité pour une année.
Mais, contrairement à aujourd’hui où, en général, c’est avec l’argent publique que les politiciens flattent la foule, ALCIBIADE utilisa sa fortune personnelle pour se faire élire stratège de la cité : fêtes, cadeaux, dons d’argent aux personnes pouvant influencer le peuple (δεμος), courses aux Olympiades (sportives) avec des équipages magnifiques et les plus puissants, sacrifices ostentatoires aux dieux, rôles au théâtre, etc.).
Il n’utilisa pas que sa fortune pour parvenir à se faire élire, il utilisa aussi son art de la séduction, car il était très beau physiquement.
Il était tellement beau qu’au Moyen-Âge, où le souvenir de l’histoire grecque s’était un peu dilué, certains pensaient qu’il était une femme. Qui ne se souvient des premiers vers de la « BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS », dans lesquels François VILLON évoque le nom d'ALCIBIADE (Archipiadès) :
Dites-moi où n’en quel pays
Est Sylvia la belle Romaine,
Archipiadès, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan ?
Selon Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE séduisait aussi bien les hommes que les femmes, par son regard, son sourire. François VILLON avait raison : ALCIBIADE avait une beauté « trop plus qu’humaine ». En outre, nous dit Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE savait également charmer par sa grande intelligence et ses paroles. Mais, il trompait aussi beaucoup de monde, de sorte qu’il se fit beaucoup d’ennemis. Il le découvrira dans ses entreprises politiques.
Jacqueline DE ROMILLY nous relate comment il parvint à convaincre les Athéniens de l’élire comme stratège en leur proposant un plan extraordinaire. Il s’agissait d’aller conquérir les villes grecques de la SICILE, en particulier SYRACUSE, la plus puissante, pour s’emparer des ressources matérielles, humaines et militaires de l’île et les retourner contre SPARTE. Il faut reconnaître que c’était une idée géniale. Jacqueline DE ROMILLY ne le précise pas, mais il me semble qu’en fait ALCIBIADE reprenait la stratégie préconisée par PÉRICLÈS qui n’avait jamais été appliquées. L’entreprise était tout de même assez risquée, car SYRACUSE était très forte. Beaucoup d’Athéniens s’opposèrent à ce projet. Mais ALCIBIADE parvint à séduire littéralement le peuple athéniens, et alors qu’il demandait trente trières pour son expédition, il en obtint finalement trois cent (300 !).
Cependant, durant cette expédition qui s’avéra difficile, ALCIBIADE est accusé d’avoir commis en réunion des sacrilèges contre les dieux. On lui ordonne de revenir pour être traduit devant le Tribunal du Peulple. Il comprend qu’il va être exécuté et déserte. Il passe alors au service de SPARTE. Le discours d’ALCIBIADE que nous relate Jacqueline DE ROMILLY, rapporté par l’historien THUCYDIDE, est stupéfiant de naturel et de bonne foi évidente pour quelqu’un qui vient de commettre un acte de haute trahison.
Il parvient à convaincre les dirigeants de SPARTE de lui donner la conduite d’une armée qui mèna la vie dure aux Athéniens. Mais les Spartiates commencent à se méfier de lui et lui donnent la direction avec d’autres stratèges d’une flotte chargée de conquérir les îles grecques de la Mer égée. En réalité, les autres stratèges sont chargés de l’éliminer discrètement. ALCIBIADE en est averti, peut-être par l’épouse du Roi de SPARTE qu’il avait, dit-on, séduite, lors de son séjour à SPARTE. Il commet alors une seconde trahison, mais cette fois-ci au dépens de SPARTE. Traversant vers l’Est la Mer Égée, il pénètre dans l’Empire Perse, et se rend chez le satrape, THYPHAINE, un homme perfide, cruel, au-delà de toute raison, comme le sont les Perses selon les Grecs. ALCIBIADE parvient à le séduire et devient son conseiller le plus écouté. Il excite le satrape contre SPARTE. Il demande au satrape de financer son entreprise de retour à ATHÈNES.
Quant il revient à ATHÈNES, il est accueilli en héros. Mais sa gloire dure à peine cent jours. Il est à nouveau ostracisé. Il se réfugie en CHÉRONÈSE (THRACE) où il a amassé une fortune en biens immobiliers et monétaires, en attendant un retour triomphal à ATHÈNES. Mais, son heure est passée. Même ses efforts tout à fait gratuits pour sauver du désastre une armée athénienne débarquée en CHÉRONÈSE pour se battre contre l’armée de SPARTE sont méprisés. L’armée d’ATHÈNES sera détruite sous ses yeux.
Jacqueline DE ROMILLY reconnaît qu’elle est séduite par la personnalité d’ALCIBIADE, mais elle veut tirer des leçons politiques pour aujourd’hui de sa vie. En fait, elle ne tire que des leçons de morale qui sont plutôt anachroniques. L’Europe ne doit pas faire comme ALCIBIADE, demander de l’aide aux Barbares ( ?), ni jouer une ville contre l’autre. (elle écrit cela en 1995).
La première leçon politique, pour Jacqueline DE ROMILLY, c’est que les rivalités personnelles paralysent l’État. Ainsi, nous dit-elle, ALCIBIADE et son rival NICIAS (partisan d’un arrangement avec SPARTE) ont paralysé l’État, alors qu’ils ne s’opposaient que dans la politique extérieure. Justement, a-t-on envie de répondre à Jacqueline DE ROMILLY, la politique extérieure est un élément essentiel de la vie d’un État. On ne peut faire une bonne politique intérieure que si on a une bonne politique extérieure. Aujourd’hui, c’est le contraire, il n’y a pratiquement pas de rivalité en politique extérieure, alors que, sur le plan intérieur, social et économique, il y a un consensus, rompu au moment des élections où chaque parti tente de séduire la foule par des promesses du type "panem et circences".
Les « affaires » sont aussi à méditer, nous dit Jacqueline DE ROMILLY. Sur ce point, il y a une différence de nature. ALCIBIADE ne s’est jamais enrichie sur le dos des ATHÉNIENS. Les « affaires » concernent bien souvent des cas d’enrichissement personnel avec l’argent public.
Je pense que Jacqueline DE ROMILLY compare des périodes qui ne sont pas comparables. Il est vrai qu’elle est surtout helléniste.
Comme je l’ai déjà exposé dans ce blog (2) , la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE peut être utilement comparée avec la GUERRE DE TRENTE ANS (1618-1648) qui a vu s’affronter pour la domination de l’Europe alors en pleine expansion la France (Louis XIII et Louis XIV) l’Empire d’Autriche (SAINT-EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE) sur le territoire de l’Allemagne. Ici aussi par le jeu d’un système d’alliance tout aussi fluctuant, outre que les deux guerres ont duré environ 30 ans. Comme le démontre Oswald SPENGLER, du point de vue de la culture, ces deux périodes ont en commun d’être des périodes d’absolutisme (l’une du demos, l’autre du Roi), d’unité de la ville et de la campagne, de l’existence de trois « ordres » (patriciat, clergé et demos, d’une part, noblesse, clergé et tiers état, d’autre part).
Il me semble qu’il a manqué à ALCIBIADE, qui se fixait pour but le pouvoir suprême, un véritable plan. Il fut le type même de l’homme antique qui agit au coup par coup, s’en tenant toujours à l'instant présent. Par exemple, il a eu une idée géniale, tenter de s’emparer de la Sicile pour régler son compte à SPARTE, mais il se contente de séduire le peuple en le flattant, sans rechercher des appuis chez ses pairs de la classe dirigeante, et parmi ses alliés des cités grecques, outre les provocations inutiles du fait de sa vie privée.
ALCIBIADE aurait pu, à mon avis, alors devenir ce conquérant que la GRÈCE attendait. Au lieu de cela, ce fut ALEXANDRE soixante-dix ans plus tard, un autre Alcibiade, comme lui porté uniquement sur sa volonté de puissance, mais plus génial militairement, bien que, surtout, bénéficiant de la décadence profonde de l’Empire Perse qui était à peine commencée au temps d'ALCIBIADE.
Après son exil en CHÉRONÈSE (THRACE), on retrouve plus tard ALCIBIADE en Asie Mineure, isolé et abandonné de tous, poursuivi par les archers du nouveau Satrape qui, le voyant sauter à travers le feu pour se battre contre eux le glaive (xiphos) à la main pour un combat au corps à corps, s’enfuiront, et, à bonne distance, lui enverront une pluie de flèches. ALCIBIADE tomba, percé de coups. On dit que seule une femme qui l’aimait eut le courage de s’approcher de son corps ensanglanté, d’étendre sur lui son propre manteau et d’incinérer sa dépouille selon la coutume, en sacrifiant aux dieux.
Pierre Marcowich
(1) Jacqueline DE ROMILLY, « ALCIBIADE », Éditions de Fallois, 1995, 282 pages ;
Traduit de l’espagnol, préfacé et annoté par Catherine VASSEUR
Écrit vers 1636 par un jésuite espagnol, Baltasar GRACIÁN, l’ouvrage « LE HÉROS » (1), petit opuscule de 104 pages, nous enseigne comment devenir un personnage hors du commun, non pas en trompant son entourage, contrairement à l’enseignement de MACHIAVEL, mais en combattant ses penchants. C’est en acquérant le sens de l’honneur qu l’on parvient à réussir. Telle est la thèse de l’auteur. L’honneur ! C’est donc bien un Espagnol qui a écrit ce livre. On peut comprendre son entreprise, si l’on sait que Baltasar GRACIÁN fut, en 1644, l’aumônier militaire des troupes espagnoles qui battirent près de la ville de LÉRIDA les troupes françaises qui tentaient de s’emparer de la CATALOGNE pour le compte du Roi de France, LOUIS XIV, âgé de 6 ans, le Cardinal MAZARIN exerçant la réalité pouvoir. On dit qu’il y fit preuve d’une grande bravoure. L’auteur nous propose de pratiquer toutes les vertus de l’honneur dans la vie mondaine pour parvenir au succès. Cependant, Baltasar GRACIÁN ne semble pas trop croire à l’efficacité absolue de sa recette, puisqu’à la fin du livre, le lecteur apprend que le « héros » est finalement banni, ostracisé par la société, parce que, peut-être, les hommes du commun ne peuvent pas le comprendre. Mais le bannissement inéluctable du « héros » de Baltasar GRACIÁN, qui, plus tard, va récidiver avec un autre ouvrage (EL CRITICON en 1651), est peut-être aussi le pressentiment de l’incompréhension sévère qu’il allait rencontrer, de la part de ses supérieurs de l’Ordre des Jésuites, soucieux de ne pas donner prise aux critiques des jansénistes qui tenaient alors le haut du pavé « médiatique ». Pour exposer les qualités de son Héros, tel qu’il l’envisage, Baltasar GRACIÁN prend pour exemples des héros incontestables que l’Histoire a reconnus et dont il fait ressortir les qualités de chacun que le héros doit adopter. Tout au long de l’ouvrage, Baltasar GRACIÁN fait défiler tout de son ouvrages des héros, tels que TIBÈRE, LOUIS XI, ISABELLE LA CATHOLIQUE, le Roi SALOMON, ALEXANDRE, CÉSAR, CHARLES VII (« le roi de Bourges »), le GRAND TURC, PHILIPPE II (d’Espagne), et bien d’autres encore. Voici, succinctement exposées, les principales règles qu’il nous propose : 1) ne jamais dévoiler toutes les ressources dont on dispose ; 2) dissimuler sa sensibilité ; 3) faire preuve d’intelligence ; 4) montrer de la grandeur dans ses actes ; 5) disposer d’un goût en conformité avec son rang ; 6) ne jamais se trouver le second dans son art ; 7) être le meilleur avec excellence ; 8) être réaliste dans ses engagements ; 9) rechercher l’emploi où l’on se trouvera le meilleur ; 10) évaluer sa chance (fortune) et celle de ses adversaires ; et ainsi de suite. Les qualités sont présentées en gradation, chacune par rapport à la précédente, jusqu’à la 17ème qualité, le « bouquet final », par laquelle il est exigé que le héros doit pratiquer une sorte d’émulation avec les héros du passé. Ce sont donc 17 qualités que le héros doit cumulativement posséder. On est droit de se demander pourquoi de si grands efforts, quasi surhumains, alors que le héros va finir banni, ostracisé par son entourage, tel un moderne ALCIBIADE, dont Baltasar GRACIÁN évoque formellement la figure. (2) Dans sa préface, Catherine VASSEUR nous donne une clef pour comprendre la problématique de Baltasar GRACIÁN : « Car la sagesse, la puissance, le courage, la sainteté, les terres inconnues ont déjà été conquis par ceux qu’il cite en exemple. Le héros de Baltasar GRACIÁN est l’héritier d’un monde qui n’est plus à conquérir. Aussi lui reste-t-il à se conquérir soi-même. » (3) (souligné par P.M.)
Il reste à ajouter que le héros de Baltasar GRACIÁN, parce qu’il fixe comme règle de vie de « se surmonter soi-même », me semble annoncer le surhumain de Friedrich NIETZSCHE. Il paraît certain que, disciple résolu d’Arthur SCHOPENHAUER dans sa jeunesse (comme il l’a souvent affirmé), Friedrich NIETZSCHE connaissait bien l’œuvre de Baltasar GRACIÁN. En effet, dans sa préface de la première édition (Francfort-sur-le Main, septembre 1840) de son ouvrage « LES DEUX PROBLÈMES FONDAMENTAUX DE L’ÉTHIQUE »(4), Arthur SCHOPENHAUER cite sur huit pages un passage de l’œuvre de Baltasar GRACIÁN (5). Il est donc quasi certain que le jeune Friedrich NIETZSCHE n’ignorait pas son œuvre. Pierre Marcowich (1) Baltasar GRACIÁN, « LE HÉROS », Éditions Gallimard, 2000, 104 pages ;
(2) Ibidem, page 99 ; (3) Ibidem, page 18 ; (4) Arthur SCHOPENHAUER, « LES DEUX PROBLÈMES FONDAMENTAUX DE L’ÉTHIQUE », Éditions Gallimard, 2009, 467 pages ; (5) Arthur SCHOPENHAUER, opus cité, pages 44 à 51 ;
Comme son titre l’indique clairement, l’ouvrage de Benjamin STORA, « LE MYSTÈRE DE GAULLE – SON CHOIX POUR L’ALGÉRIE » (1), se donne pour ambition d’élucider « le mystère » du général de GAULLE, ou plutôt l’énigme apparente, qui a fait que, appelé au pouvoir par les partisans de l’Algérie française, il a finalement octroyé l’indépendance à ce pays, alors que la France n’avait subi aucune défaite politique, et surtout pas militaire, majeure dans ce pays.
Comme le précise la 4ème page de couverture de l’ouvrage, Benjamin STORA, né en 1950 à CONSTANTINE (ALGÉRIE), est historien du MAGHREB et professeur des Universités. Il enseigne notamment à l’Université Paris-XIII.
Dans son ouvrage, Benjamin STORA nous dit qu’il a quitté l’ALGÉRIE avec ses parents en 1962 et qu’il « a appartenu » (c’est donc terminé aujourd’hui) à la « dernière génération d’octobre » (pas moins !), ce qui signifie, pour les initiés, qu’il a été membre d’un parti trotskiste. Mais ceci n’intéresse pas directement le livre qu’il vient d’écrire (2)
Benjamin STORA présente, dès son introduction de l’ouvrage, les deux hypothèses explicatives. La première prétend que de GAULLE aurait cyniquement élaboré un plan tenu secret jusqu’à ce qu’il parvienne au pouvoir et qu’il ait les coudées franches. Benjamin STORA écarte d’emblée cette hypothèse, fort justement à mon avis. En effet, ce comportement serait assimilable à une sorte de trahison vis-à-vis des personnes qui lui ont fait confiance. La seconde hypothèse, que Benjamin STORA ne repousse pas a priori, assure que le général de GAULLE a évolué peu à peu dans sa pensée.
Il est vrai que la tâche est difficile pour celui qui veut comprendre (plutôt qu’expliquer comme le dit si souvent Benjamin STORA) le sens profond de la politique algérienne du général de GAULLE.
En effet, la collecte des témoignages n’apporte pas une grande satisfaction, comme le constate Benjamin STORA. Les nombreuses confidences de nature contradictoire faites par le général de GAULLE à ses proches ou à de simples visiteurs, les unes pro-Algérie française, les autres pro-Indépendance, laissent perplexe Benjamin STORA qui n’en tire aucune conclusion.
Pour tenter de trouver la solution à l’énigme posée par les choix du général de GAULLE pour l’ALGÉRIE, Benjamin STORA, partisan acharné du fameux principe de causalité dans la méthode historique, recherche un fil conducteur, une sorte d’évènement premier qui va déclencher une série d’évènements successifs dont chacun est la cause du suivant et l’effet du précédent.
Et à force de le chercher, Benjamin STORA va trouver « l’acte fondateur », comme il dit, de la politique du général de GAULLE menant à l’indépendance de l’ALGÉRIE. C’est le discours que prononça le général de GAULLE le 16 septembre 1959.
Dans le discours du 16 septembre 1959, que Benjamin STORA produit d’ailleurs en annexes de son ouvrage, le général de GAULLE reconnaît aux Algériens le droit de disposer d’eux-mêmes et envisage l’autodétermination après que, en raison des succès militaires, la paix soit revenue, perspective qui, selon lui, devrait contribuer à ramener la paix.
Dans ce discours, le général de GAULLE envisage de proposer trois solutions pour l’avenir de l’ALGÉRIE :
- la sécession (dans ce cas, il y aurait partition de l’ALGÉRIE en fonction du résultat des votes) ;
- la francisation complète ;
- ou l’indépendance en association avec la France ; ce choix semble avoir sa préférence.
Compte tenu de ses propositions d’autodétermination, accompagnée d’une amnistie complète pour l’ensemble des rebelles et quels que soient les actes commis, le général de GAULLE considère que l’insurrection n’a plus de sens. Il s’exclame alors : « Si ceux qui la dirigent revendiquent pour les Algériens le droit de disposer d’eux-mêmes, eh bien ! toutes les portes sont ouvertes ». (3)
Benjamin STORA affirme que la date du 16 septembre 1959 est tombée, depuis lors, dans l’oubli, « dans une sorte de trou mémoriel ».
Il en découle que, selon Benjamin STORA, depuis la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, plus personne ne parlerait du discours du 16 septembre 1959.
Benjamin STORA semble mal informé sur ce point.
En effet, deux auteurs aux options politiques totalement opposées, soulignent l’importance du discours prononcé par le général de GAULLE le 16 septembre 1959.
Tout d’abord, Henri ALLEG, ancien dirigeant du PARTI COMMUNISTE ALGÉRIEN, dans son ouvrage « LA GUERRE D’ALGÉRIE », Tome III, publié en 1981, consacre pas moins de sept pages au discours du 16 septembre 1959 et en cite de larges extraits. (4)
Henri ALLEG débute ainsi son analyse : « Chargé d’espoir, de grondements et d’orages, le mot fatidique [l’autodétermination] est prononcé. » (5)
De son côté, Alain-Gérard SLAMA, éditorialiste au FIGARO, dans son ouvrage « LA GUERRE D’ALGÉRIE – Histoire d’une déchirure », publié en 1996, consacre au discours du 16 septembre 1959 deux pages (pages 94 et 95), sous le titre « Le coup de tonnerre de l’autodétermination » (6)
Par conséquent, contrairement à ce qu’il prétend, Benjamin STORA n’est pas le premier à découvrir l’importance du discours prononcé par le général de GAULLE le 16 septembre 1959.
Cependant, se limitant superficiellement au mot « magique » d’autodétermination, Benjamin STORA n’entreprend pas une analyse politique en profondeur du discours du 16 septembre 1959. dès lors, il ne s’aperçoit pas qu’en prônant une « indépendance en association avec la France », le général de GAULLE a choisi d’adopter, consciemment ou non, une position médiane (ou centriste) entre les deux options possibles (Algérie française ou Algérie indépendante), en réalité une position d’attente, donc une position intenable dans une situation révolutionnaire ou de crise aiguë, comme c’est le cas de l’ALGÉRIE de cette époque (Je reviendrai sur cet aspect en conclusion de cet article).
Ne procédant à aucune analyse du discours, et s’en tenant seulement au slogan de l’autodétermination, Benjamin STORA va partir dans tous les sens pour tenter de comprendre le « mystère De Gaulle », à savoir comment le général de GAULLE, appelé pour faire « l’Algérie française », a pu en venir à octroyer l’indépendance-sécession.
Pour ce faire, Benjamin STORA va procéder à une sorte d’enquête dans plusieurs directions.
Il procède, dans un premier temps, à un panorama de la société française de la fin des années 50, y constate son rajeunissement après le « baby-boom » de l’après-guerre, le désir de consommation et de loisirs qui atteint l’ensemble de la population, passe en revue les livres à succès et les films populaires, mais sans en tirer aucune conclusion.
Puis Benjamin STORA retient cinq raisons stratégiques qui, selon lui, ont influencé la décision du général de GAULLE d’accorder l’indépendance à l’ALGÉRIE et de la palcer sous l’égide du FLN :
- doutes sur la possibilité de l’intégration des musulmans qui représenteraient alors le tiers des députés à l’Assemblée nationale. En effet, le général de GAULLE avait une vue statique de la situation et imaginait que le vote des musulmans, même jouissant de tous les droits, ne pourrait être que « racial ». C’est son fameux NON à « Colombey-les-deux Mosquées ». L’avenir l’aura démenti, car aujourd’hui, alors que la France est affaiblie du point de vue de la conscience de son identité nationale et occidentale, on constate tout de même une forte capacité d’assimilation de la part de la grande majorité des jeunes d’origine d’Afrique du Nord, même s’il existe un secteur notable plus ou moins sensible à l'islamisme.
- la difficile victoire par les seules armes. De GAULLE, qui n’était ni un stratège ni un visionnaire, c’est le moins qu’on puisse dire, n’avait pas compris la nature de la guerre en ALGÉRIE : le FLN ne combattait pas pour "l'autodéterrmination". Il combattait pour l'Indépendance. Or, le général de Gaulle s'imaginait qu’il suffisait de porter quelques coups rudes à l’ennemi pour l’amener à la table de négociation. Benjamin STORA ne souligne pas du tout cet aspect de la psychologie du général de GAULLE. Ainsi le plan CHALLE a débuté seulement le 6 février 1959, et dès juillet, elle se trouve en plein rendement. Pourtant, dès septembre 1959, le général de GAULLE veut négocier. Le moins doué des stratèges aurait attendu des défections massives, qui d’ailleurs commençaient, jusqu’à ce que la direction de FLN de l’extérieur (TUNIS) perde toute sa substance et se rende à CANOSSA. Car la solution du conflit était bien évidemment aussi politique.
- l’immigration algérienne active. Cette immigration n’a jamais impressionné le général de GAULLE. D’ailleurs, lorsque, s’imaginant qu’ils sont craints par de GAULLE puisqu’il négocie avec eux, les dirigeants du FLN commettent, le 17 octobre 1961, l’erreur d’organiser une manifestation FLN en France, la répression de l’appareil policier sera féroce. Le général de GAULLE leur a fait bien comprendre que, pour lui et dans tous les domaines, l’ALGÉRIE ce n’est pas la FRANCE : ils n’ont donc rien à y organiser. Les dirigeants du FLN ont bien intégré la leçon et n’y reviendront plus, à part pour le collectage discret de fonds, et encore en se faisant aider par certains Français. S’il n’était pas un stratège, le général de GAULLE avait, par contre, le sens de l’État. Par conséquent, Benjamin STORA se trompe en voyant dans l’immigration algérienne en France une raison expliquant les décisions du général de GAULLE en ALGÉRIE.
- Une guerre trop chère. On se demande comment Benjamin STORA peut tomber dans le panneau de cette démagogie. Il est notoire que le général de GAULLE n’hésitait pas à utiliser les procédés démagogiques pour faire passer ses vues dans l’opinion. Je rappelle simplement que durant toute la guerre d’Algérie la FRANCE connaissait le plein-emploi et que nous étions dans la période dite des « Trente glorieuses ». Une guerre n’est jamais chère qu’au regard de ses objectifs et du coût en vies humaines supportable par la société, le niveau de « supportabilité » variant d’ailleurs selon les périodes (aujourd’hui, il est proche de 0, ce qui n’était pas le cas dans les années 1950-1960). Par conséquent, Benjamin STORA se trompe. La « cherté monétaire » de la guerre ne peut sérieusement être admise comme raison stratégique prise en compte par le général de GAULLE pour « l’affaire algérienne ».
- Sortir la FRANCE de l’isolement international. Sur ce point aussi, Benjamin STORA fait, à mon avis, preuve de naïveté. Le général de GAULLE n’avait aucune considération pour les résolutions de l’O.N.U. qu’il appelait le « machin ». Par contre, on peut imaginer qu’il espérait, en octroyant, de cette façon, l’indépendance à l’ALGÉRIE, pouvoir alors exercer une sorte de magistère "politico-moral" sur les pays non-alignés. Si c’était là son but, il n’en fut pas payé de retour. En outre, la FRANCE étant encore à l’époque une puissance militaire de niveau mondial, il aurait pu imposer ses choix aux ETATS-UNIS. Par conséquent, il n’est pas certain que ce soit une raison vraiment prise en compte par le général de GAULLE.
Par contre, Benjamin STORA souligne avec raison les risques pris par le général de GAULLE, en toute conscience d’ailleurs : division de l’Armée (je dirais plutôt anéantissement), sacrifice des musulmans pro-français : 120.000 musulmans se battent contre les groupes armés (ALN) du FLN en tant que paysans-harkis, auxquels s’ajoutent les musulmans enrôlés dans l’Armée française, en tant qu’appelés ou engagés volontaires (tirailleurs, marine nationale, etc.). Benjamin STORA reconnaît d’ailleurs qu’en 1959, « la population musulmane n’a pas encore totalement basculé dans le camps nationaliste indépendantiste. (…) La situation est incertaine, rien n’est véritablement joué ». (7)
Benjamin STORA voit également un ultime danger : le risque de la constitution d’une entité indépendante algérienne-française autonome séparatiste, sur une portion du territoire algérien, qu’aurait envisagé des cercles militaires et français par mimétisme du modèle sud-africain d’apartheid, alors bien vivant.
Je pense que Benjamin STORA exagère ce risque. Les militaires n’ont pu faire qu’un putsch contre le Chef de l’État en avril 1961 et il n’était pas question pour eux de partition. C’est la France qui a fait l’unité de l’ALGÉRIE et lui a donné son nom. Les militaires putschistes rejetaient une telle solution. Quant à ceux qui se sont engagés dans l’O.A.S., ils ne sont qu’une minorité.
Quant à la population « pieds-noirs » (1 million), issue pour l’essentiel d’immigration espagnole, italienne et française, elle n’avait pas conscience de constituer un peuple spécifique et, pour son avenir, s’en remettait à la FRANCE.
En outre, contrairement aux Sud-Africains, la population « pieds-noirs » n’avait pas d’élite politique, économique et surtout intellectuelle, qui aurait pu lui donner des raisons de se constituer en organisme autonome (Albert CAMUS constitue une exception). Par conséquent, contrairement à ce qu’envisage superficiellement Benjamin STORA, même si cette idée est apparue sur quelques tracts, la population « pieds-noirs » n’aurait jamais pu constituer une entité autonome en ALGÉRIE. En effet, n’ayant pas conscience d’appartenir à un peuple et manquant totalement d’une élite issue de son sein, elle n’aurait jamais eu l’énergie nécessaire, ni la force psychique de réaliser un tel projet. (8)
Sur le point de vue de l’élite, la masse musulmane, pourtant défavorisée socialement et politiquement, était mieux dotée, car compte tenu de son nombre (9 millions officiellement), une élite relativement nombreuse s’était déjà formée en 1950-1960, sur la base soit de la culture française, soit sur celle de la culture arabe et arabo-musulmane (Oulémas). Cela s’est bien senti dans la conduite de la guerre par le FLN.
On peut d’ailleurs remarquer, et Benjamin STORA le fait, l’espèce de mimétisme à l’égard de la France dans les sigles : F.L.N. algérien (Front de Libération Nationale) et C.F.L.N. (Comité Français de Libération Nationale issu de la Résistance, O.S. (Organisation Spéciale, algérien) et A.S. ( Armée Secrète, également issue de la Résistance française), et même O.A.S. pour les « pieds-noirs », G.P.R.F. (Gouvernement Provisoire de la République Française en 1945) et G.P.R.A. (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) en 1958 . C’est un signe de l’imprégnation de la France sur l’ALGÉRIE, qui n’a d’ailleurs pas disparu encore aujourd’hui.
Il est dommage que Benjamin STORA ne s’en tienne qu’aux faits bruts et à leur présumé enchaînement causal sans tenter d’analyser l’état psychique des diverses communautés algériennes d’alors, ce qui l'empêche, à mon avis, de parvenir à une compréhension globale de cette période historique.
Bien sûr, Benjamin STORA s’essaie à l’analyse psychique, pour ce qui concerne les appelés du contingent en ALGÉRIE, selon lui complètement démoralisés, en rappelant le film de Jean-Luc GODARD « A bout de souffle », avec Jean-Paul BELMONDO, en jeune délinquant devenu criminel. Mais sa comparaison est un contre-sens, ce film montre un jeune homme, trahi par celle qu’il aimait, préférant plutôt mourir l’arme à la main tué par la police que de s’enfuir, comme il lui était possible. (9)
Benjamin STORA expose par la suite la situation avant le discours du 16 septembre 1959, puis les diverses réactions au discours du général de GAULLE prononcé le 16 septembre 1959 :
- les réactions françaises, celle de la gauche, de la droite, des « pieds-noirs », de l’Armée, en notant que général de GAULLE se sent libéré de toutes les pressions pro-Algérie française ;
- les réaction des dirigeants du FLN, à TUNIS, qui s’entre-déchirent, ne savent pas comment prendre l’offre. , craignent un piège et décident d’attendre. « Accaparés par leur divisions internes, confrontés à une possible défaite militaire, ils ne s’attendent en rien à l’ouverture politique proposés par de GAULLE le 16 septembre 1959. » (10)
Il ressort de l’exposé de Benjamin STORA, que le discours du général de GAULLE constitue une véritable bouée de sauvetage pour les dirigeants de l’insurrection, qui, en réplique, appellent à la « lutte à outrance », selon leur propre expression.(11)
Dans un dernier chapitre, faisant preuve d’une totale objectivité, Benjamin STORA dévide le fil des évènements jusqu’à l’Indépendance.
Puis vient le moment de la conclusion, où Benjamin STORA nous dévoile son diagnostic sur le « mystère de GAULLE ».
Force est de constater que les réponses qu’il nous donne sur ce « mystère » se révèlent décevantes et proches des lieux communs.
Benjamin STORA avance plusieurs raisons :
1) le général de GAULLE aurait changé d’optique, car il ne croyait plus en la possibilité d’une « Algérie française » telle qu’elle existait depuis la conquête et entendait modifier le statu quo (page 185). Mais qui voulait conserver le modèle colonial ?
2) « l’indépendance était inéluctable ». Benjamin STORA ne fait qu’entériner le résultat. Ce n’est pas une explication. Car il y a plusieurs sortes d’indépendance.
3) « le général de GAULLE voulait sortir de l’engrenage colonial pour garantir au mieux les intérêts de la France et préserver son influence. » Cela n’est pas une explication du mystère, mais un objectif politique qui d’ailleurs peut être discuté quant au moyen d’y parvenir.
Au final, Benjamin STORA, se contentant de justifier ce qui est arrivé, ne parvient pas à éclaircir le mystère de GAULLE, comme il nous l’avait promis. En effet, la question qu’il nous proposait de résoudre était celle-ci : Pourquoi, parvenu au grâce aux partisans de « l’Algérie française », le général de GAULLE a mené l’ALGÉRIE à l’indépendance ?
Benjamin STORA ne parvient pas à répondre à sa propre question parce qu’il s’en tient aux faits bruts, cherchant entre eux une relation de cause à effet, alors qu’il conviendrait plutôt de remonter à la personnalité du général de GAULLE, révélée dans des évènements antérieures.
LES DEUX DISCOURS
Pourtant, Benjamin STORA aurait pu parvenir à résoudre ce « mystère » s’il avait prêté plus d’attention à une phrase d’un brillant journaliste-directeur de PARIS-MATCH, Jean FERRAN qui, dans l’édition du 19 septembre 1959 de ce magazine, écrivait à propos du discours du 16 septembre 1959 prononcé par le général de GAULLE : « Les historiens de l’avenir inscriront cette date du 16 septembre dans les mêmes caractères que celle du 18 juin. » (15)
Le plus étonnant est que Benjamin STORA nous rapporte cette phrase du célèbre journaliste, mais de façon tout à fait superficielle. Il la comprend seulement dans son sens littéral, comme justifiant le choix de son sujet. Cependant, si on suit la suggestion du journaliste plus en profondeur, on constate effectivement certaines analogies entre les deux discours du général de GAULLE : absence de définition de la nature de la guerre, absence de toute référence à l’Empire colonial français comme réservoir de ressources en hommes et en matériels pour continuer la guerre, préférence exclusive pour les seuls organismes étatiques (Empire anglais, Etats-Unis) et les « spécialistes » pour continuer la guerre, sans appel à la participation directe du peuple considéré comme simple spectateur d’un combat chevaleresque, etc.
Naturellement, dans le discours du 18 juin 1940, le général DE GAULLE se comporte en authentique patriote, inattaquable quant au fond, et qui ne peut que susciter l’admiration pour son énergie et son courage.
UNE POSITION D’ATTENTE
Comme je l'ai dit plus haut, se limitant superficielllement au mot « magique » d’autodétermination, Benjamin STORA n’entreprend pas une analyse politique en profondeur du discours du 16 septembre 1959.
Tout d’abord, dans son discours du 16 septembre 1959, il convient de remarquer que le général de GAULLE manifeste un certain mépris pour la population musulmane.
Bien sûr, le général de GAULLE parle ainsi pour effrayer les Français afin qu’ils rejettent avec lui l’option « Algérie française », dont il laisse entendre que cette option coûterait fort cher à la France, encore plus cher qu’elle l’est déjà.
Car si, en 1958 il n’avait pas véritablement arrêté sa position sur l’ALGÉRIE, comme le démontrent ses confidences contradictoires à ses proches, une fois installé au pouvoir, le général de GAULLE est, d’évidence, pris par la passion de la « grande politique » internationale, comme le note justement Benjamin STORA.
C’est ainsi que le général de GAULLE perd tout intérêt pour l’ALGÉRIE qui le limite dans sa politique internationale, et éprouve certainement une grande répulsion pour la question algérienne qu’il va s’efforcer de résoudre le plus rapidement possible en cherchant une solution qui facilitera sa politique internationale.
Cette répulsion, sinon ce mépris, apparaît dans l’expression même de son discours :
«.. devant la France, un problème difficile et sanglant est posé :celui de l’Algérie. Il nous faut le résoudre. » (16). Les mots sont souligné par moi. Tout est exprimé de façon impersonnelle. Comme si le problème de l’ALGÉRIE n’était pas aussi celui de la France, et dont chaque Français est responsable.
« Là végètent des populations qui, doublant tous les trente-cinq ans, sur une terre en grande partie inculte et dépourvue de mines, d’usines, de sources puissantes d’énergie, sont pour les trois-quarts, plongées dans une misère qui est comme leur nature. » (17)
C’est dans ces conditions que, dans son discours du 16 septembre 1959, le général de GAULLE adopte une position médiane (ou centriste) parmi les deux options possibles.
En effet, le général de GAULLE rejette l’option « Algérie française » qui, intégralement réalisée, aboutirait en réalité, semble-t-il craindre, à la transformation de la nation française en nation franco-arabe, perspective qu’il exècre au plus haut point selon divers témoignages. Il faut reconnaître que seul un chef de guerre, un visionnaire, un meneur d’hommes et un révolutionnaire aurait pu réaliser l’option « Algérie française ». S’il est un véritable homme d’État, ce qui est déjà beaucoup mais pas suffisant, il n’a en rien les qualités d’un visionnaire, d’un stratège, d’un révolutionnaire.
Il convient d’observer également que le général de GAULLE a déjà près de 70 ans . À cet âge, la plupart des gens évite des solutions aussi aventureuses. On connaît la fameuse tirade, très expressive de son état psychique : : "Eh bien ! mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble, encore une fois, face à une lourde épreuve."
Il rejette bien sûr l’option lndépendance-sécession, selon lui contraire aux intérêts de l’ALGÉRIE, et accompagne son rejet d’une série de menaces : partition du pays, coupure de subventions, etc. Mais il en décrit les conséquences avec une certaine indifférence et même avec arrogance, sans en envisager les conséquences psychiques dans les masses musulmanes.
Le général de GAULLE exprime alors sa préférence pour l’option Indépendance en coopération avec la FRANCE en ce qui concerne l’économie, l’enseignement, la défense, les affaires étrangères. Il s'agit donc, en fait, d'une semi-indépendance.
Le général de GAULLE a choisi d’adopter, consciemment ou non, une position médiane entre les deux options possibles (Algérie française ou Algérie indépendante), en réalité une position d’attente, donc une position intenable dans une situation révolutionnaire ou de crise aiguë, comme c’est le cas de l’ALGÉRIE de cette époque.
N’ayant pas compris la situation de l’ALGÉRIE, il croit avoir le temps devant lui. La preuve de cette illusion qu’il entretient pour lui-même apparaît dans les mesures sociales dont il se prévaut et dont le caractère dérisoire prêterait à rire, si dans le même temps ne se déroulait pas une tragédie.
Ainsi, par exemple, le général de GAULLE déclare le plus sérieusement du monde que « le nombre de musulmans dans la fonction publique a augmenté de 5.000 »., alors qu’il aurait fallu faire tomber sur l’ALGÉRIE une pluie musulmane de préfets, sous-préfets, directeurs d’administration, chefs de service, d'officiers supérieurs, etc. (sans oublier le secteur privé qu’on aurait mis sous pression), pour transformer la situation socio-politique de l’ALGÉRIE, créer des situations, des intérêts à préserver, etc. La population européenne, toujours sous le charme de la « fraternisation » de mai 1958, comme le constate Benjamin STORA, ne s’y serait pas opposée. Quant à l’Armée, elle aurait même imposé ces mesures manu militari, s’il l’avait fallu.
Mais le général de GAULLE était un homme d’un autre âge, plutôt d’esprit conservateur, et n’a pas eu l'audace d’imposer de telles mesures (peut-être ne les a-t-il même pas imaginées ?).
Il s’en est donc tenu à sa position attentiste, à savoir l’option Indépendance-Association, en bref une position centriste. Comme je l’ai dit plus haut, dans une situation de crise aiguë, une position centriste est impossible à tenir. Si elle n’est pas tout simplement éliminée, elle rejoint toujours l'un des deux extrêmes qui s'opposent.
Ce fut le cas du général de GAULLE. Il faillit périr de ses choix intiaux, puis ayant survécu, il rejoignit l’un des deux partis extrêmes qui s'opposaient, le FLN, volens nolens (18), mais en s’en faisant une raison, comme un mauvais moment à passer avant de pouvoir enfin s’adonner librement à la « grande politique internationale ».
En effet, ni le FLN ni les partisans de l’Algérie française n’accepteront son option d'indépendance-association.
Le FLN va continuer le combat, ses attentats, son terrorisme, ce qui gênera énormément le général de GAULLE pour mener sa grande politique internationale, comme le note fort justement Benjamin STORA. Requinqué devant les masses musulmanes par l’offre de négociation du général de GAULLE, le FLN voit sa influence s’accroître, dès 1960.
Les partisans de l’Algérie française vont protester de diverses manière, puis créeront l'OAS, qui tentera d'imiter les méthodes terroristes du FLN, ce qui aura pour effet d’exaspérer le général de GAULLE.
L’exaspération du général de GAULLE le portera de plus en plus à négocier avec le FLN, jusqu’à céder à pratiquement à toutes les revendications de ce dernier, comme le rapporte Benjamin STORA à propos du négociateur de BROGLIE.
Bientôt ce fut les négociations avec le FLN, suivies du simulacre des accords d’ÉVIAN (jamais appliqués) intervenus le 19 mars 1962 et l'octroi de l'indépendance le 5 juillet 1962.
Telle est à mon avis la clé du mystère DE GAULLE et de son choix pour l’ALGÉRIE question que se posait Benjamin STORA sans parvenir à la solutionner.
Le général de GAULLE a donc été contraint de régler « un problème » qu’il ne pensait pas avoir à résoudre à son retour au pouvoir, retour qu’il envisageait comme devant essentiellement en finir avec la « dictature des partis » au parlement en FRANCE.
Devant lui, s’est donc dressé le problème de l’ALGÉRIE qu’il a dû assumer plutôt malgré lui.
Or, un obstacle que la nécessité historique a dressé devant soi se résout toujours soit avec l’individu soit contre lui.
Peut-être le général de GAULLE en était-il conscient ?
En toute hypothèse, comme on peut le constater, ici aussi, la maxime stoïcienne, rappelée par SÉNÈQUE dans sa lettre n°107 à LUCILIUS, apparaît toujours appropriée :
"DUCUNT FATA VOLENTEM, NOLENTEM TRAHUNT"
Voici ma traduction :
"Les Parques conduisent [sur le char de triomphe] celui qui veut son destin,
celui qui le refuse, elles le traînent [comme un esclave]."
(Les Parques sont le nom des divinités (féminines) du destin dans la mythologie chez les Romains. Elles correspondent aux Moïra grecques.)
Pierre Marcowich
(1) Benjamin STORA - LE MYSTÈRE DE GAULLE - Son choix pour l'Algérie - Robert Laffont, 2009 - 264 pages ;
(2) Ibidem, page 185 - PARTI DES TRAVAILLEURS, courant trotskiste dit « lambertiste », membre de la IVème Internationale, qui vu passer dans ses rangs un certain nombre de militants, élèves de l'E.N.A., entre autres, qui devaient plus tard se recycler en tant que dirigeants du PARTI SOCIALISTE ou dirigeants des médias officiels ;
(3) Ibidem, page 241 ;
(4) Henri ALLEG - LA GUERRE D’ALGÉRIE » - Tome III – Temps Actuels, Paris, 1981 - 613 pages ;
(5) Henri ALLEG - LA GUERRE D’ALGÉRIE » - Tome III – opus cité, page 157 ;
(6) Alain-Gérard SLAMA - « LA GUERRE D’ALGÉRIE – Histoire d’une déchirure » - Gallimard, 1996 – 176 pages ;
(7) Benjamin STORA - LE MYSTÈRE DE GAULLE - Son choix pour l'Algérie – opus cité, pages 91 et 92 ;
(8) C’est d’ailleurs pour la même raison qu’un fois transportés en France, les pieds-noirs, dans leur ensemble, n’ont jamais pu s’organiser en groupe de pression important, ni avoir de représentation autonome pour pérenniser leur identité, de sorte que celle-ci est en train de disparaître par assimilation, car non transmise à leurs enfants ;
(9) Ibidem, page 180 ;
(10) Ibidem, page 151 ;
(11) Ibidem, page 148 ;
(12) Ibidem, page 170 ;
(13) Ibidem, page 188 ;
(14) Henri ALLEG - LA GUERRE D’ALGÉRIE » - Tome III – opus cité, page 574 ;
15) Benjamin STORA - LE MYSTÈRE DE GAULLE - Son choix pour l'Algérie – opus cité, page 20 ; (16) Ibidem, pages 235-236 (mots soulignés en gras par Pierre Marcowich) ; (17) Ibidem, page 237 (mots soulignés en gras par Pierre Marcowich) :
L’ouvrage « AU-DELÀ DE DARWIN - Pour une autre vision de la vie » (1) de Jean STAUNE se fixe pour objectif de démontrer que la théorie de Charles DARWIN ne peut pas à elle seule expliquer toute l’évolution des organismes vivants (de la bactérie à l’être humain) sur notre planète.
C’est pourquoi, l’ouvrage de Jean STAUNE commence, dans le premier chapitre, par l’exposition des éléments fondamentaux du darwinisme :
- les éleveurs d’animaux sélectionnent les animaux, donc la nature doit faire de même ;
- il naît plus d’individus qu’il n’en peut survivre (thèse malthusienne) ;
- il en découle, dans chaque espèce, une lutte entre les individu pour l’existence d’une intensité maximale ;
- l’égalité n’est pas dans la nature et la balance penche pour les plus forts ;
- dans le passé, il y a de grands changements géologiques, donc des changements ont eu lieu aussi pour les êtres vivants ;
- les variations se sont réalisées graduellement, très lentement.
Dans la vision de la vie qui était celle de Darwin, nous dit Jean STAUNE, une longue suite de petits changements se déroulant au hasard pouvait, grâce au triage effectué par la sélection naturelle qui, à chaque génération, ne retient que les meilleurs, permettre le développement de toute la diversité des formes vivantes.
Il convient de noter que l’auteur entend réaliser la critique du darwinisme à partir des faits uniquement, en se « tenant au maximum à l’écart de l’idéologie et des questions philosophiques » (2)
En effet, Jean STAUNE tient surtout à se démarquer du créationnisme, doctrine attribuant à une puissance extérieure, métaphysique (DIEU), la création de l’univers et donc de la Terre et des êtres vivants, même si cette doctrine admet l’évolution à partir de l’étincelle de vie créée à l’origine par la puissance divine.
On peut d’ailleurs, à mon avis, être tout à la fois créationniste et parfaitement darwinien pour ce qui concerne l‘évolution postérieure à la création de l’étincelle première à l’origine de la matière puis de la vie. C’est le cas de l’Église catholique.
Mais, se situant à un autre niveau, Jean STAUNE se donne pour objectif de démontrer, par les faits, que le darwinisme ne peut pas être considéré comme « la » théorie de l’évolution.
Le darwinisme affirme que l’évolution s’est faite au hasard, par tâtonnement et graduellement, en vue de permettre aux êtres vivants (bactéries, insectes, animaux, êtres humains) de s’adapter pour survivre.
Les mieux adaptés étant les plus forts et les plus aptes à se reproduire, ce sont leurs mutations qui se sont imposées à l’ensemble de l’espèce concernée par l’effet de la reproduction.
Jean STAUNE nous dit que Charles DARWIN n’a pas tort, mais que sa théorie ne s’applique qu’à la marge et ne concerne pas l’évolution globale du monde vivant.
Par exemple, Charles DARWIN a raison quand il considère que les taupes ont perdu leurs yeux parce qu’elles n’en avaient pas besoin dans leurs trous souterrains, ou que l’allongement du cou de la girafe a permis à celle-ci de saisir les meilleures feuilles en haut des arbres de sorte que cette mutation s’est imposée à l’ensemble de l’espèce, car cet allongement a instauré une meilleure adaptation de ses conditions de vie.
Selon Charles DARWIN, une mutation se produit tout-à-fait par hasard, sans raison, et si elle permet à l’espèce (ou à la variété) une meilleure adaptation, elle s’étend peu à peu à l’ensemble de l’espèce, car ceux qui en hériteraient seront les plus forts et les plus aptes à se reproduire.
Le même mécanisme de mutation-adaptation est appliqué à l’homme, de sorte que les darwinistes considèrent que l’homo sapiens sapiens (c’est à dire nous-mêmes) est le résultat de hasards véritablement incroyables !
Cependant, observe Jean STAUNE, la théorie de Charles DARWIN et des darwinistes actuels contient un certain nombre de faiblesses liées à la simple constatation des faits.
En effet, de telles mutations dues au hasard impliquent, comme l’admettait déjà Charles DARWIN, que l’évolution se soit faite graduellement, petit à petit. Or, on n’a jamais retrouvé les individus disposant de mutations intermédiaires. En outre, et surtout, une évolution graduelle impliquerait une naissance de la vie sur la Terre beaucoup plus ancienne qu’elle ne l’est en réalité.
En effet, la vie est apparue sur la Terre depuis 600 millions. Il est généralement admis, par les darwinistes également, que la totalité des changements doit se produire pendant 1 % à 5 % du temps de vie des espèces, puisque le reste du temps elles doivent être stables pour vivre, se reproduire, etc..
Et Jean STAUNE de conclure : « Les grands changements survenus depuis 600 millions n’ont disposé en fait que de 6 à 30 millions d’années pour se produire. Cela représente un temps bien trop limité pour une évolution due aux mécanismes darwinien. » (3)
Tout ceci démontre, nous dit Jean STAUNE, que la théorie de Charles DARWIN ne peut pas expliquer l’ensemble de l’évolution, mais seulement un aspect de l’évolution, à savoir celle de l’évolution due au hasard, sans qu’il y ait apparition d’une nouvelle espèce du fait de la mutation : du type primate (« proconsul » ?) à hominidé (australopithèque); par exemple.
C’est pourquoi, certains néo-darwiniens l’admettent en tentant d’adapter le darwinisme, car la structure des fossiles déjà trouvés s’oppose à la théorie darwinienne du gradualisme.
En fait, on constate, nous dit Jean STAUNE, citant le professeur généticien de l’Université de Berkeley, Richard Goldschmidt, des apparitions « soudaines » d’espèces nouvelles à partir d’anciennes (l’apparition s’effectue sur plusieurs centaines, voire quelques milliers d’années). Les vrais changements dans la nature s’effectue grâce des « sauts », par lequel la nature crée des « monstres prometteurs » qui connaissent le succès et se développent. Le premier hominidé fut peut-être un « monstre prometteur » (hopefull monster).
À cela s’ajoute le fait que les mutations dues au hasard sont souvent handicapantes et même mortelles. Jean STAUNE en donne de nombreux exemples.
À la lecture de l’ouvrage de Jean STAUNE, je dirais, quant à moi, que la théorie darwiniste est à la théorie de l’évolution ce que la gestion micro-économique est à la théorie macro-économique : ce n’est pas parce que l’épicier du quartier repeint sa devanture pour s’adapter à la demande et survivre que l’on peut se passer de rechercher la logique organique de l’ensemble de l’économie.
C’est pourtant ce que refuse de faire les darwinistes aujourd’hui, quitter « le point de vue de la grenouille pour la perspective de l’aigle » (comme dirait Oswald SPENGLER).
La raison de cette obstination des darwinistes d’aujourd’hui se trouve, nous dit Jean STAUNE, que la théorie s’est imposée contre les thèses créationnistes qui, au XIXème siècle, continuaient de régner sur les esprits. De cette lutte originelle contre la darwinisme, les darwiniens en sont restés marqués.
C’est ainsi que, lorsque que des biologistes proposent des thèses où il apparaît que l’évolution serait globalement régie par des lois, qui constitueraient une structure, et que la logique organique serait de conduire vers la complexité (vers l’homme), les autorités darwinistes condamnent ces thèses comme étant en réalité des thèses créationnistes.
Comme les darwinistes disposent de positions fortes dans la société (establishment scientifiques, médias, revues scientifiques spécialisées, subventions, etc.), ils font en sorte que les thèses qui mettent en cause la domination absolue de la doctrine darwinienne ne doivent pas être connues du grand public.
C’est donc pour combattre le fondamentalisme néo-darwinien que Jean STAUNE a écrit cet ouvrage.
Mais Jean STAUNE ne fait pas que critiquer la théorie darwinienne.
Son but est aussi de démontrer qu’une autre vision de l’évolution de la vie peut être bâtie sur des bases rigoureusement scientifiques.
Le but de cet ouvrage est de briser ce « mur de silence » en mettant à la portée du grand public les découvertes et les théories susceptibles de lui donner une nouvelle vision de la vie.
Pour ce faire, Jean STAUNE entreprend de synthétiser des idées de paléontologistes, bio-chimistes, généticiens et biophysiciens afin de les mettre à la portée du grand public.
Il convient de remarquer, nous dit Jean STAUNE, que les darwinistes vont même jusqu’à censurer Charles DARWIN. Ainsi dans la traduction française de 1896 de « L’ORIGINE DES ESPÈCES », après s’être posé la question de savoir qui a insufflé la vie dans la forme primitive, Charles DARWIN dit dans l’avant-dernière phrase de son ouvrage :
« N’y-a-t-il pas une véritable grandeur dans cette manière d’envisager la vie, avec ses puissances diverses attribuées primitivement par le Créateur à un petit nombre de formes, ou même à une seule ? » (4)
Il n’est pas douteux que Charles DARWIN a rajouté le mot « Créateur » à l’édition définitive pour s’attirer les bonnes grâces de l’establishment créationniste de son époque.
Mais l’édition d’aujourd’hui (Flammarion) reprend la traduction définitive de 1896 et, l’intitulant « révisée », fait subrepticement disparaître le mot « Créateur » !
Et Jean STAUNE de s’interroger :
« Outre l’inexistence en langue française d’une véritable édition critique de « l’Origine des espèces », n’est-il pas significatif que certains darwiniens se mettent à censurer Darwin ? » (5)
Le Chapitre 2 de l’ouvrage rapporte les batailles « meurtrières » que se livrent entre eux les principales écoles darwiniennes.
Le chapitre 3 tend à démontrer que d’autres forces que celles incluses dans le mécanisme darwinien s’exercent dans la nature et font évoluer les êtres vivants. C’est la logique organique de l’évolution dont Jean STAUNE nous présente avec clarté les différentes thèses, exemples et graphiques à l’appui.
Il cite le cas notamment du processus biologique qui a permis le passage du reptile primitif au mammifère à partir de l’étude de l’embryon du mammifère. On constate une « poussée globale » des reptiles primitifs vers les mammifères (donc vers plus de complexité).
La conclusions en est que l’évolution n’est ni aléatoire, ni graduelle, ni liée à une nécessité immédiate, et n’est pas le produit de la sélection naturelle.
En outre, Jean STAUNE nous expose également que l’évolution et la sélection sont deux phénomènes séparés. En effet, une espèce peut muter énormément sans évoluer, c’est à dire sans qu’il y ait création d’une nouvelle espèce.
Dans le chapitre 4, Jean STAUNE nous montre que nous avons de fortes indications que l’évolution est un phénomène en partie prédictible.
Dans les chapitres suivants, Jean STAUNE nous expose que tout en se fondant sur des analyses scientifiques, la nouvelle vision de l’évolution remet également à l’honneur les intuitions de grands biologistes ou paléontologistes, et en particulier :
- Johann Wolfgang von GOETHE et sa structure de la feuille q’on retrouve dans tous les végétaux,
- ainsi que Richard OWEN, et son concept d’homologie.
Il convient de noter qu’Oswald SPENGLER s’est inspiré de ces deux concepts pour analyser la structure des cultures.
Jean STAUNE nous expose également qu’en étudiant la structure des crânes, tels qu’ils ont évolué du lémurien à l’homme en passant par le grand singe, des biologistes ont constaté une poussée de la contraction crânio-faciale (disparition du « museau »). Il y a un processus d’homonisation depuis 45 millions d’années, que le hasard et la sélection pour s’adapter ne suffisent pas à expliquer.
Une autre étude (hortopédie dento-faciale) effectuée sur les enfants par une biologiste, Anne Dambricour,t montre un nombre croissant d’enfants présentant des déséquilibres dans le développement du visage (au niveau crânio-facial).
Et Jean STAUNE d’observer :
« La multiplication de ces déséquilibres n’est-elle pas un signe que le plan d’organisation de l’Homo sapiens commence à bouger ? N’est pas comme cela que ce sont produites les macro-évolutions précédentes ? si nous avions été présents avant l’apparition des premiers Homo habilis, n’aurions-nous pas vu naître de nombreux australopithèques avec des déséquilibres croissants de la face ? » (6)
Mais Jean STAUNE tempère cette extrapolation, car « nous avons constaté que les innovations étaient de plus en plus rares dans le domaine de l’évolution » et qu’il convient d’admettre « que nous soyons le résultat du dernier événement de cette nature ». (7)
Pierre Marcowich
(1) Jean STAUNE, AU-DELÀ DE DARWIN - Pour une autre vision de la vie - Éditions Jacqueline Chambon/Actes Sud, 2009 - 314 pages ;
(2) Ibidem, page 15 ;
(3) Ibidem, page 192 ;
(4) Ibidem, page 27 ;
(5) Ibidem, page 28 ;
(6) Ibidem, page 213 ;
(7) Ibidem, page 261 ;
Alain FINKIELKRAUT a choisi un titre très « marketing » pour son ouvrage « NOUS AUTRES, MODERNES » (1), car il fait penser tout de suite aux expressions métaphoriques utilisées par Friedrich NIETZSCHE : « Nous autres, psychologues », « Nous autres, physiologistes », "Nous autres, hommes posthumes », …Mais, la lecture des premières pages, nous détrompe rapidement.
À l’aide de nombreuses citations (sans références précises) des « meilleurs » auteurs littéraires ou philosophes, tous au surplus très fréquentables, Alain FINKIELKRAUT entreprend de nous démontrer tout ce que le monde moderne, fondé sur la Philosophie des Lumières, a perdu en coupant le cordon ombilical qui le reliait à la Tradition : hier, exacerbation des nationalismes, guerres mondiales et nazisme, aujourd’hui déchéance de la littérature, langage parlé tombant en déliquescence, affaiblissement du sentiment national, éducation nationale en péril (son angoisse, mais il a raison), sport aux performances devenues illimitées, et montée des peurs (de la souffrance, de la mort) et du pessimisme dans le monde occidental. On ne le critiquera pas pour de telles conclusions que confirme la simple observation des faits autour de soi.
Cependant, on peut reprocher à Alain FINKIELKRAUT de parvenir à ces conclusions de façon artificielle, citant bon nombre d’auteurs, mais empruntant à d’autres auteurs que visiblement il préfère ne pas nommer, en particulier lorsqu’il évoque le pessimisme du monde moderne qui constitue, au départ, un thème nietzschéen. Cela saute d’autant plus aux yeux que chacun des 27 chapitres comporte l’évocation prodigue d’une dizaine d’auteurs qui va des plus à la mode (Roland Barthes, Sartre, Miche Serres,…) au brave père Hugo et autres figures du XIXème siècle français.
En outre, il apparaît que, pour Alain FINKIELKRAUT, l’histoire est simplement une succession d’évènements, chacun étant l’effet de précédents événements dont FINKIELKRAUT décrit elliptiquement la chaîne (on doit le croire sur parole). On arrive donc à la fin de son ouvrage sans avoir compris pourquoi la France et l’Europe en sont arrivés là, après cette dégringolade depuis deux siècles (de 1800 à aujourd’hui). Pourtant, Alain FINKIELKRAUT est un germaniste et doit connaître toute la philosophie allemande de l’histoire, qui ne s’arrête pas Hegel et à Marx, comme il semble le penser. Craint-il de se voir accoler l’étiquette infamante « d’anti-moderne » par la presse officielle (Le Monde, Libération, Marianne) ?
Quoi qu’il en soit, on peut se demander si Alain FINKIELKRAUT est sérieux lorsqu’il affirme que la Guerre du Péloponnèse entre SPARTE et ATHÈNES (432 av. J.C.-401 av. J.C.) a pour enjeu la domination maritime, lorsque l’on sait que la ville de SPARTE se trouve au milieu des terres du Péloponnèse et qu’une fois victorieuse, elle a totalement négligé l’aspect maritime, se bornant à inclure ATHÈNES dans son alliance et à y instaurer un gouvernement tyrannique (les Trente).
Il est, de plus totalement erroné d’assimiler la Guerre du Péloponnèse à la Guerre de 1914-1918 au prétexte que ces deux guerres seraient dues à l’existence d’un même système d’alliances. Au surplus, le système d’alliance grec était beaucoup plus précaire que celui de la Grande Guerre. Surtout, pour ce qui concerne la Guerre du Péloponnèse, la guerre était déclarée dans un seul pays, la Grèce, qui, bien que morcelée en villes-États se trouvait en pleine expansion de sa culture et jouissait d’une grande influence politique sur le pourtour méditerranéen après sa victoire définitive sur la PERSE (guerres médiques) à SALAMINE, 50 ans auparavant (en –480 av. J.C.). De plus, chaque ville-État, (où les puissances d’argent n’ont pas d’influence sur le pouvoir) était entourée d’un vaste territoire de campagne avec qui elle faisait corps et constituait une unité organique très forte faisant partie de l’ensemble culturel grec, l’Hellade (îles comprises).
Au contraire, la guerre 1914-1918 est intervenue dans une Europe divisée et déjà épuisée intérieurement. C’est déjà le déclin et les puissances européenne se disputent le partage économique et politique du monde. Il s'agit d'une véritable guerre civile européenne. Seul un nationalisme exacerbé a pu permettre cette guerre qui a sonné le glas de la puissance mondiale de l’Europe, moins par les destructions matérielles que par la disparition de la plus grande partie de l’élite intellectuelle et spirituelle de la jeunesse européenne qu’elle a provoquée et qui a manqué par la suite. La Guerre 1914-1918 prépare l’intervention des ETATS-UNIS sur la scène mondiale, de même que les ROMAINS sont intervenus en GRÈCE en 187 avant Jésus-Christ. C'est à cette époque de l'Antiquité (-200 av. J.C.), où les villes grecques du Péloponnèse se battaient entre elles en une féroce guerre civile qui les épuiseront, pendant que les Romains combattaient Carthage, pour ensuite asservir définitivement la Grèce, que la guerre de 1914-1918 peut être comparée, à mon avis.
Par contre, la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE (432 av. J.C.-401 av. J.C.) peut être utilement comparée avec la GUERRE DE TRENTE ANS (1618-1648) qui a vu s’affronter pour la domination de l’Europe, alors en pleine expansion culturelle, la France de Louis XIV et l’Empire d’Autriche (SAINT-EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE) sur le territoire de l’Allemagne, ici aussi par le jeu d’un système d’alliance tout aussi fluctuant, outre que les deux guerres ont duré 30 ans.
Je ferais aussi une autre critique sur l’analyse que fait Alain FINKIELKRAUT sur la conception du sport de haut niveau. Alain FINKIELKRAUT s’inquiète vivement du fait que, dans le sport de haut niveau, il ne s’agit plus d’aller "plus haut, plus vite, plus fort", mais plutôt trop haut, trop vite, trop fort. Il en découle, pour Alain FINKIELKRAUT, que nous avons affaire à un sport qui n’est plus de type humain. Là aussi, Alain FINKIELKRAUT critique la conception de l’homme moderne (c’est à dire occidental) qui veut aller au-delà de ses propres limites. Mais je pense qu’Alain FINKIELKRAUT confond ici un problème de réglementation du sport (obtention de résultats sportifs artificiels) avec un problème philosophique. En effet, la seule question intéressante au point de vue philosophique, c’est d’apprécier le statut du sport dans notre actuelle civilisation. Est-ce un stupéfiant pour la masse des spectateurs ? Quelles sont ses similitudes ou ses différences avec le « panem et circences » romain, à la même époque (100 ap. J.C.) ?
Mais pour Alain FINKIELKRAUT, la question du statut ne se pose jamais. Il aborde la souffrance dont il constate le rejet systématique dans le monde « moderne » au profit de la recherche d’un bonheur béat pour la masse (vivre pour vivre) ou libidineux pour le « philosophe » Michel ONFRAY, ce qui revient au même. De même pour la peur, la question de son statut n’est jamais posée. Or, la question du statut est primordial dans une culture donnée. Car, la souffrance et la peur ont toujours existé, ce qui n'a pas empêché l'homme occidental de vivre pleinement, en acceptant aussi bien le plaisir que la souffrance. La différence se fait aujourd'hui dans le statut de la peur et celui de la souffrance (et du sport) quand une culture parvient à sa phase de civilisation, autrement dit lorsque la vie de dirigée vers le dedans qu’elle était, se dirige désormais vers le dehors, parmi les corps, les faits concrets.
En conclusion de son ouvrage, Alain FINKIELKRAUT a tout de même le mérite de proposer une solution pour revitaliser l’Europe. Il constate la peur de la mort éprouvée par l’individu qui est amené à rechercher des solutions mécaniques (scientifiques) pour éradiquer la mort. Pour Alain FINKIELKRAUT, cette peur peut être transformée chez l’individu par une peur plus positive, selon lui, la peur d'entraîner la disparition de l'espèce humaine en raison du trop-plein d’individus médiocres et faibles qu'elle aurait à supporter. À mon avis, outre que ce changement utopique me paraît impossible à réaliser chez l’individu, ce ne serait que substituer une peur à une autre et pourrait provoquer, à long terme, l’élimination immédiate des présumés médiocres afin de ne pas affaiblir l’espèce. La solution serait plutôt dans la recherche d’une nouvelle vie intérieure en réapprenant aux jeunes générations l’histoire de la culture occidentale, de ce qu’elle a apporté à l’humanité, sans omettre les aspects négatifs, pour qu’un jour ces jeunes générations aient envie de partager cet héritage avec d’autres par leur travail et leur créativité spirituelle et intellectuelle.
Alain FINKIELKRAUT ajoute à son ouvrage un épilogue basée sur un fait réel intervenu en République Tchèque. En 2002, à l’initiative de « l’Association pour la protection du ciel nocturne » (Dark Sky Association), une loi a été votée qui interdit aux éclairages urbains d’être dirigés vers le ciel. Désormais, la nuit dans le ciel devra rester noire et ne pas être lacérée de rayons lumineux. Alain FINKIELKRAUT y voit une tentative de « remettre l’humanité au pouvoir de la nuit ».
Je ne partage pas l’appréciation d’Alain FINKIELKRAUT sur cette initiative. En effet, l’Association n’a pas demandé l’extinction des feux à partir de 20 heures l’hiver et de 22 heures l’été, ce qui mettrait vraiment l'humanité au pouvoir de la nuit. Par contre, il ne faut pas négliger le fait que cette initiative a été prise dans un pays à 40 % athée. Les élites qui ont pris cette décision doivent l’être dans une plus forte proportion.
En réalité, pour cette association et les gens qui la soutiennent, le ciel noir ne contient plus aucun mystère métaphysique, les dieux y ont disparu, il convient à présent de le protéger de rayons lumineux qui l'enlaidissement physiquement, de la même façon que l’Acropole est préservé. Il devient désormais la chasse gardée des "spécialistes" : astronomes, astronautes et astrologues.
C’est bien l’aspect symbolique de cette initiative devenue loi en Tchéquie, mais qu’Alain FINKIELKRAUT, obsédé par la relation de cause à effet dans chaque événement, ne parvient pas, dans son ouvrage, à saisir du regard.
Pierre MARCOWICH
(1) Alain FINKIELKRAUT, NOUS AUTRES, MODERNES, Gallimard 2008, 326 pages
Dans son passionnant ouvrage, NIETZSCHE ET LE PROBLÈME DE LA CIVILISATION (1), Patrick WOTLING établit un panorama de la pensée philosophique de Friedrich NIETZSCHE en faisant ressortir progressivement les différentes méthodes d'analyse utilisées par NIETZCHE et pour ainsi dire imaginées par lui. Pour Patrick WOTLING, il n'y a pas d'évolution significative de NIETZCHE au fur et à mesure de la parution de ses ouvrages , de la « Naissance de la Tragédie » en 1872, au « Crépuscule des Idoles » en 1888, si ce n'est quelques évolutions de terminologie vers une plus grande précision (grand homme et surhumain, par exemple). On est porté à le croire, car Patrick WOTLING parvient parfaitement à nous démontrer l'unité et la cohérence de la pensée nietzschéenne à travers les procédés métaphoriques, la désacralisation de la morale et la formation de l'individu surhumain accompagnant l'éternel retour. En lisant ce livre, on se convainc volontiers que lorsque NIETZSCHE a commencé à publier en 1872, il avait déjà toute sa philosophie en tête. D'ailleurs, on s'en convainc volontiers si l'on considère qu'il définissait les conditions d'apparition du « grand homme » comme l'explosion soudaine d'une énergie longtemps retenue et extraordinaire. Je crois en effet que NIETZSCHE peut être assimilé à ce grand homme, ce surhumain, dont il prévoyait la venue dans notre civilisation européenne devenue, selon ses critères, nihiliste.
L'ouvrage de Patrick WOTLING regorge de citations de NIETZSCHE prises aussi bien dans les ouvrages publiés avant et après sa mort que dans les publications appelées « Fragments posthumes » dont la connaissance apparaît essentielle pour la compréhension de la pensée nietzschéenne.
Tout l'exposé de Patrick WOTLING vise à centrer la pensée nietzschéenne autour de l'apparition de l'être surhumain au terme d'une longue éducation (« dressage ») et l'advenue de l'éternel retour.
C'est dans cette perspective, nous dit Patrick WOTLING, que NIETZSCHE utilise différentes méthodes pour démontrer à quel stade de décadence est parvenue la civilisation européenne qui a rendu l'homme européen malade, pessimiste, et souffrant du fait même de vivre, recherchant uniquement le plaisir et rejetant toute souffrance. Comme, en plus, l'homme européen a tué Dieu, alors il ne croit plus en rien, tout devient relatif ; il n'y a plus d'absolue. C'est pourquoi, Nietzsche qualifie la civilisation européenne de nihiliste, et la compare au bouddhisme hindoue (c'est à dire avant que ce bouddhisme ne devienne une nouvelle religion, comme en Chine). Or, rejetant le dualisme du Bien et du Mal, NIETZSCHE affirme que vivre totalement dans la joie, c'est accepter à la fois la souffrance et le plaisir, il n'y a pas d'opposition entre les deux (pas de dualisme). NIETZSCHE ne propose pas de narcotiques pour aider l'homme européen à supporter son mal de vivre. Les narcotiques de l'homme européen, c'est le fanatisme (du Progrès, de la Raison), c'est l'esprit de vengeance, le ressentiment, les nouveaux idéaux fondés sur la recherche du seul plaisir. Ces narcotiques, NIEZSCHTE en démonte le mécanisme en faisant la généalogie de la morale où au-dessous des « bonnes actions » apparaît, dans chaque individu, la volonté de puissance représentant ses instincts primaires agissant en vue d'accroître son pouvoir dans son environnement. Mais NIETZSCHE ne prétend pas que la nouvelle éthique devrait consister à laisser librement s'exprimer et agir ses instincts primaires, l'homme devenant ainsi une bête de proie. Au contraire, l'homme doit apprendre à « surmonter » ses instincts pour devenir le surhumain, comme il ressort de la citation donnée par Patrick WOTLING :
« Et la vie elle-même m'a dit ce secret : « Vois, dit-elle je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même ». »(2)
En fait, à mon sens, le surhumain est un ascète d'un type nouveau, sans Dieu, sans ressentiment ni attente d'une récompense dans l'au-delà, n'opposant pas la joie à la souffrance.
C'est sur ce critère, nous dit NIETZSCHE, que l'on doit évaluer les valeurs d'une civilisation. Et c'est à ce point de « surhumanité », que peut advenir « l'éternel retour », retour du surhumain qui est déjà apparu dans d'autres civilisation de haute valeur aujourd'hui disparues.
Patrick WOTLING nous rapporte que NIETZSCHE a vu la préfiguration du surhumain dans César BORGIA et NAPOLÉON BONAPARTE. Bien qu'il fustige le Christianisme comme étant « une religion d'esclave », rejetant la souffrance et promettant le bonheur dans un autre monde, je pense que NIETZSCHE a mal connu le christianisme qu'il amalgame avec le Puritanisme calviniste dont il est issu familialement. En réalité, certains mystiques catholiques peuvent, à mon avis, être qualifiés de « surhumain ». Je le vois, en particulier dans ce sonnet anonyme composé par un mystique espagnol du 15ème ou 16ème siècle :
SONETO A CRISTO CRUCIFICADO (3)
(SONNET À CHRIST CRUCIFIÉ)
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TEXTE D’ORIGINE (ESPAGNOL) |
MA TRADUCTION EN FRANÇAIS |
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No me mueve, mi Dios, para quererte, El cielo que me tienes prometido ; Ni me mueve el infierno tan temido, Para dejar por eso de ofenderte. |
Ce qui me pousse, Mon Dieu, à t’aimer Ce n’est pas le ciel que tu m’as promis Ce n’est pas non plus l’enfer si redouté qui m’incite Pour cela à cesser de t’offenser |
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Tu me mueves, Senor, mueveme elverte Clavado en una cruz y escarnicido, Muéveme el ver tu cuerpo tan hérido, Muéveme tus afrentas y tu muerte. |
C’est toi qui me pousses, Seigneur, tu m’y pousses quand je te vois Cloué sur une croix et bafoué, Ce qui m’y pousse, c’est de voir ton corps si blessé, Ce qui m’y pousse, ce sont les affronts que tu as subis et ta mort. |
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Muéveme, en fin, tu amor en tal manera, Que aunque no hubiera cielo yo te amara, Y aunque no hubiera infierno te temiera : |
Ce qui m’y pousse, enfin, c’est ton amour d’une telle sorte Que même s’il n’y avait pas de ciel, moi je t’aimerais, Et même s’il n’y avait pas d’enfer, je te craindrais : |
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No tienes que me dar, por que quiera, Porque, aunque cuanto espero, no esperera Lo mismo que te quiero, te quisiera |
Tu n’as pas à me donner pour que je t’aime, Parce que, même si je n’espérais pas tout ce que j’espère, Autant que je t’aime maintenant, je t’aimerais. |
C'est bien l'amour pur qui est exprimé dans ce sonnet, amour qui ne se fonde ni sur l'espoir d'une récompense ni sur la crainte d'un châtiment ni sur le ressentiment. Ce qui frappe, c'est la vision précise de la croix et l'évocation des souffrances endurées par le Christ, et en même temps la joie de l'aimer, sans crainte d'envisager le « pire » au 15ème siècle et en Espagne ( !), c'est à dire l'inexistence de l'objet de son amour, Dieu. Ne pourrait-on pas qualifier d'annonciateur du surhumain ce mystique catholique du 15ème siècle qui a écrit ce sonnet magnifique ?
Pierre Marcowich
(1) Patrick WOTLING, NIETZSCHE ET LE PROBLEME DE LA CIVILISATION, Presses Universitaires de France, 1995, 2005, 384 pages ; (2) Friedrich NIETZSCHE, AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, « Du surpassement de soi », cité par Patrick WOTLING, dans son ouvrage, page 347 ; (3) Robert LARRIEIU/Romain THOMAS, HISTOIRE ILLUSTRÉE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE, DIDIER, Paris, 1952, page 137 ;
L’ouvrage « ACHEVER CLAUSEWITZ » (1) de René GIRARD est la conséquence d’un récent voyage que son auteur a effectué aux Etats-Unis et au cours duquel il a ressenti un profond intérêt pour l’œuvre de Carl von CLAUSEWITZ (1780-1831), « par la découverte d’une édition américaine abrégée de son traité « DE LA GUERRE », et la compréhension soudaine que ce général prussien (…) avait eu des intuitions très proches des nôtres ».
Les réflexions de René GIRARD sont rédigées sous une forme de dialogue avec son éditeur organisé en questions/réponses.
Pour René GIRARD, « Achever Clausewitz », c’est comprendre que, si CLAUSEWITZ a écrit cette théorie de la guerre et créé en particulier le concept de montée aux extrêmes de deux adversaires, ce serait « pour chasser la logique apocalyptique de son esprit, pour se persuader à tout prix que le pire sera évité, que la « dissuation » triomphera toujours » (2)
Avec cet ouvrage, René GIRARD se fixe donc comme objectif « d’aller plus loin dans l’interprétation de CLAUSEWITZ, d’achever cette interprétation.
Il convient de préciser immédiatement que René GIRARD n’est pas un pacifiste, prêt à ouvrir les portes à l’ennemi pour avoir « la paix ». Au contraire, il serait plutôt partisan du proverbe latin « Si vis pacem, para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre).
René GIRARD constate d’ailleurs avec regret :
« Il semble que toute culture militaire soit morte en Occident. En orient, c’est autre chose. Mais regardez à quel point la suppression du service national est passée inaperçue chez nous. » (3)
L’ouvrage René GIRARD, de l’Académie française, commence avec un excellent et fidèle exposé synthétique de la doctrine de Carl von CLAUSEWITZ (1780-1831), théoricien de la guerre moderne par mobilisation totale des ressources humaines et matérielles : la guerre est un "duel", les actions réciproques sont génératrices de violences et de la « montée aux extrêmes », la guerre est un moyen de continuation de la politique, bien que, poussée à l'extrême, la guerre devient une politique.
Et c’est à partir de la théorie de CLAUSEWITZ et du thème de DYONISOS (dieu sacrifié de la mythologie grecque) pour confirmer sa sorte de théologie (dite théorie du mimétisme), dans laquelle le Christ, en tant que victime innocente qui se sacrifie volontairement, permet d'arrêter la montée de la violence et éviter un destin un destin apocalyptique, à condition que les homme décident de se convertir :
« Nous pouvons participer à la divinité du Christ, à condition de renoncer à la violence. Nous savons maintenant, en partie grâce à Clausewitz, qu les hommes n’y renonceront pas. Le paradoxe veut ainsi que nous commencions à saisir le message évangélique au moment même où la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. » (4)
Au passage, René GIRARD nous fait découvrir un grand poète allemand de l’époque romantique, Friedlich HÖLDERLIN (1770-1843), protestant attiré par le catholicisme qui, nous dit-il, avait compris que le salut consiste à imiter le Christ, en particulier à déjouer toute rivalité.
Notons que, sur la 4ème page de couverture, l'éditeur observe, dans sa présentation de l’ouvrage, un silence pudique sur la thèse théologique de l'auteur qui représente tout de même le tiers de l'ouvrage, car ce n'est pas à la mode pour un intellectuel d'être catholique militant.
Mais René GIRARD nous fait aussi partager son goût pour l'analyse stratégique des batailles napoléoniennes à laquelle procède CLAUSEWITZ, mû en tant qu’officier prussien par une sorte d’amour-haine à l’égard de son modèle :
« Nous avons là affaire à une identification qui régresse en imitation. D’où l’étrange magnétisme du texte clausewitzien, et le plaisir singulier qu’on peut prendre à lire des phrases du genre : « Les pertes subies par Blücher équivalaient à une défaite, qui donnait à Bonaparte une telle supériorité que la retraite jusqu’au Rhin n’était guerre douteuse ». Est-ce Bonaparte qui parle ou Clausewitz ? » (5)
Autre préoccupation de l'auteur, c'est la rivalité franco-allemande, puis la réconciliation (rencontre DE GAULLE-ADENAUER en juillet 1962) qu'il nous donne en exemple et en modèle, sans se rendre compte combien ce modèle est anachronique, l'Europe ayant aujourd'hui dépassé l'époque de la rivalité guerrière entre les États-nations européens. Aujourd'hui la rivalité se situe entre civilisations.
Citant la réconciliation franco-allemande comme un exemple politique, un modèle, René GIRARD décrit l’émotion qu’il a ressenti lors de la rencontre DE GAULLE-ADENAUER le 8 juillet 1962 qu’il a personnellement vécue. Pour lui,il s'agit d’un nouveau départ pour l’Europe, sans même sentir la symbolique de la date à laquelle ces deux vieillards, au faîte de leur « gloire », ont choisi de se rencontrer !
8 juillet 1962 : la France, vient de quitter honteusement l’ALGÉRIE en abandonnant ses citoyens musulmans qui se sont battus pour elle et qui, au moment même où ces deux politiciens boivent les meilleurs vins et champagne, se font égorger sans que De GAULLE (72 ans) ne fasse un seul geste pour les protéger, alors que l’Armée française est toujours en Algérie, munie de tous les moyens militaires nécessaires. De GAULLE ordonne même le contraire. La situation dans certaines banlieues n’est pas étrangère aux conséquences psychologiques de cet événement historique.
Konrad ADENAUER (86 ans), plus lucide ( ?), passe la nuit à boire les meilleurs « BOLLINGER », aux dires de René GIRARD.
En fait, il ne s’agit pas seulement de réconciliation : le combat a cessé faute de combattants depuis lontemps. En réalité, cette rencontre DE GAULLE-ADENAUER équivaut à un acte notarié, homologuant le renoncement de chacun des deux partenaires.
L’ALLEMAGNE abandonne son vieux rêve prussien d’unifier l’EUROPE sous son égide en devenant la nouvelle ROME après la catastrophe mondiale provoquée par la prise de pouvoir plébéienne de 1933 sous la conduite de HITLER, tandis que la FRANCE, spirituellement fatiguée et intérieurement épuisée, renonce, de son côté, à un rôle effectif en tant puissance mondiale et se replie sur l’hexagone.
Malgré la réflexion qu’il entreprend sur CLAUSEWITZ, René GIRARD s'avoue incapable de comprendre, avec les concepts de CLAUSEWITZ, la guerre menée par le terrorisme islamiste contre l'Occident .
Mais, sur ce point, René GIRARD se montre politiquement correct : BUSH ne peut être selon lui qu'un « va-t'en-guerre ». En outre, l'auteur se hasarde (en 2007) à prédire la défaite des Américains en IRAK, sous la conduite de BUSH que manifestement il n'aime pas.
Hélas, pour lui, car, dès 2008, la guerre contre le terrorisme en IRAK sous la conduite de BUSH et de ses généraux s'est avérée victorieuse. OBAMA en récolte aujourd’hui les fruits, qu'il s'apprête à gâcher, par son incompétence profonde et son penchant pour la démagogie pacifiste. On se demande comment « achever Clausewitz, si on ne « comprend » pas la guerre actuelle menée par le terrorisme islamiste.
D’ailleurs, l’auteur ne s’en donne pas les moyens, car c'est ici que René GIRARD commet un second anachronisme en mettant sur un pied d'égalité le Président BUSH et le Chef d'AL -KAÏDA, BEN LADEN, tous deux qualifiés de "fondamentalistes" du point de vue religieux. Or, il est évident qu'ils ne sont pas des personnages "contemporains" l’un par rapport à l’autre.
En effet, le premier représente l'Occident, une civilisation en déclin depuis depuis tout au plus deux siècles, tandis que le second est le produit de la civilisation arabo-islamiste, en décadence depuis au moins 8 siècles.
Cet anachronisme est d’autant plus incompréhensible de sa part que l’auteur note lui-même :
« Notre civilisation est la plus créatrice, la plus puissante qui fut jamais, mais aussi la plus fragile et la plus menacée, car elle ne dispose plus du garde-fou du religieux archaïque » (6).
Il est vrai qu’on est également en droit de se demander de quelle civilisation René GIRARD parle, lorsqu’il évoque le religieux archaïque qui aurait pu protéger « notre » civilisation. S’agit-il de la civilisation occidentale, née vers les 10ème et 11ème siècle entre le Tage (Espagne) et l’Èbre (Allemagne) ? Or, à cette époque, le dogme catholique était identique à celui du catholicisme d’aujourd’hui que René GIRARD ne qualifie pas du tout de religions archaïque :
« Les religions archaïques exigent pour fonctionner la dissimulation de leur meurtre fondateur. (…) En révélant le meurtre fondateur, le christianisme détruit l’ignorance et la superstition indispensables à ces religions ; il permet donc l’essor d’un savoir inimaginable auparavant. » (6)
Mais, pourrait-on dire, René GIRARD est de ceux qui amalgament la civilisation européenne à l’antiquité grecque et latine, et même à celle du monde judaïque ? Il faut croire que non puisqu'il écrit plus loin :
« Il (Beaudelaire) refuse que l’Occident minimise son originalité en s’abaissant devant les Grecs, si puérils à côté de nous. La civilisation européenne est la première culture qui s’adresse à la terre entière. » (7)
Il semble bien que René GIRARD n’ait pas les idées bien arrêtées en matière de civilisation (ou de culture).
Avouant son impuissance à « saisir » les « chaînes d’analogie » qui permettrait de comprendre la violence suicidaire et meurtrière de l’islamisme, tout en observant que le succès des terroristes islamistes est dû à un certain soutien psychologique des masses musulmanes, René GIRARD appelle, au final, à réveiller les « consciences endormies ». Vaste programme !
En effet, il est évident que les Occidentaux ont tendance à appliquer leurs propres schémas de pensée aux autres civilisations, et en particulier à la civilisation arabo-islamique, où selon les politiciens et les journalistes, il y aurait, d’un côté, les « démocrates » et, de l’autre, les « fondamentalistes », les « réformistes » et les « rétrogrades », les premiers étant les « gentils » et les seconds les « méchants » ces derniers devant être non pas battus et surtout pas anéantis, mais divisés et retournés. Il y a un parfait amalgame de la guerre contre les islamistes terroristes avec les jeux politiciens français Sarkosy /PS/Modem, alors que, dans la guerre contre les talibans et Al-Kaïda, ces derniers ne pourront être « divisés » et « retournés » que s’ils sont tout d’abord anéantis militairement et politiquement. (8)
Au surplus, quoi que dise René GIRARD, CLAUSEWITZ nous fait entrevoir par où se trouve la solution :
« C’est pourquoi l’objectif politique ne peut servir de mesure que si l’on tient compte de son influence sur les masses qu’il intéresse ; c’est donc la nature de ces masses dont il faut tenir compte. On comprendra sans peine que le résultat sera totalement différent selon que ces masses représentent des facteurs de renforcement ou d’affaiblissement de l’action. » (9)
L’idéologique étant du politique en concentré, c’est donc, à mon avis, une action idéologico-militaire qu’il convient d’entreprendre pour lutter contre le terrorisme islamique, comme nous le suggère CLAUSEWITZ, et non une simple action policière comme le font les pays européens ou exclusivement militaire comme le font les Etats-Unis. L’Idéologique s’adresse aux masses (européennes et musulmanes), l’action militaire aux groupes armées, les deux se confondant sur le terrain militaire : plus l’action militaire sera dure, plus l’action idéologique devra être intense.
Mais revenons au sujet de l’ouvrage. Il me semble, pour conclure, que ce qui manque à René GIRARD, c’est l’appréhension de la spécificité culturelle des civilisations qui se font face (en particulier pour l’Islamisme) et la notion de la « contemporainité » des époques et des individus, comme Oswald SPENGLER l’a définie.
On ne peut que souhaiter à René GIRARD, qu’après avoir incidemment découvert l’intérêt des thèses de Carl von CLAUSEWITZ, il découvre également celui des thèses d’Oswald SPENGLER, même aussi par le biais d’un ouvrage de synthèse.
Pierre Marcowich
(1) René GIRARD – ACHEVER CLAUSEWITZ – Carnets Nord, 2007 – 364 pages, 22 € ;
(2) Ibidem, page 18 ;
(3) Ibidem, page 168 ;
(4) Ibidem, page 20 ;
(5) Ibidem, page 264 - Gebhard von BLÜCHER feld-maréchal prussien, il entra en 1814 à la tête de son corps d’armée (Armée de Silésie), un des premiers en FRANCE. À ÉTOGES, CHAMPOBERT et MONTMIRAIL, NAPOLÉON 1er battit complètement l'armée de BLÜCHER , mais ne le poursuivit pas, perdant ainsi toute chance de victoire, selon CLAUSEWITZ ;
(6) Ibidem, page 16 ;
(8) Le Monde, 4 septembre 2009, Éditorial d’Éric FOTORINO, « Sécuriser l’Afghanistan » ;
(9) Carl von CLAUSEWITZ – DE LA GUERRE, trad. Denise Naville – MINUIT 1955, Collection « Arguments » - page 59 – Cité par René GIRARD dans son ouvrage à la page 313 ;
Dans son ouvrage « L’ÉTHIQUE PROTESTANTE ET L’ESPRIT DU CAPITALISME » (1), paru en 1905, Max WEBER met en corrélation l’éthique protestante, et en particulier calviniste, telle qu’elle se présentait à sa naissance au début du 16ème siècle, avec l’esprit du capitalisme.
Après une longue démonstration, où il fait preuve d’une très grande érudition, Max WEBER en déduit que l’éthique protestante fut au 16ème siècle un des principaux facteurs du développement du capitalisme.
Bien qu’elle ne soit étayée sur aucune démonstration factuelle (de lignage, par exemple), cette thèse ne put que séduire lors de sa parution au tout début du XXème siècle.
Mais, tout d’abord, de quel capitalisme s’agit-il ? Naturellement, au 16ème siècle, il ne peut s’agir que du capitalisme marchand. La révolution industrielle n’a pas encore eu lieu, et l’innovation technologique n’a pas commencé sa course sans fin et illimitée.
L’éthique protestante, même selon Max WEBER, n’est donc pas à l’origine du capitalisme industriel. Tout risque de grave malentendu étant désormais dissipé sur ce point, il est à présent possible d’examiner la thèse de Max WEBER.
Max WEBER affirme que la rationalité protestante (calviniste) a rencontré de façon harmonieuse l’esprit du capitalisme de l’époque.
Cette fameuse éthique protestante, c’est surtout la thèse prônée par Martin LUTHER (1483-1546), selon laquelle seule la foi en Dieu permet au Chrétien d’assurer son salut (l’entrée au paradis). Cette foi est donnée par Dieu : ce don de Dieu constitue ce que les chrétiens appellent la « grâce » et que chaque homme est libre d’accepter ou de refuser, à tout moment.
Cette doctrine s’opposait à celle de l’Église catholique qui à la foi ajoutait les « œuvres », c’est-à-dire les bonnes mœurs, la charité, etc., comme moyens d’obtenir le salut de son âme.
Désormais, affirme LUTHER : « Seule la foi justifie le chrétien », c’est à dire le place parmi les justes dont le salut de l’âme est assuré. Par contre, les « œuvres » ne sont que la conséquence de la grâce que le chrétien a reçue de Dieu. Elles ne sont que le « signe » pour le chrétien qu’il fait partie des « justes » .
Cette façon de supprimer les « œuvres », comme moyens (cause) du salut, et en même temps de les réintroduire comme conséquences de la foi, permet au luthérianisme de rester encore proche du catholicisme
Mais, fait remarquer Max WEBER, pour LUTHER les « œuvres, c’est aussi se consacrer à son « métier » pour le bien commun et la gloire de Dieu. En effet, LUTHER considère que le métier (beruf en allemand, de berufen, appeler) constitue pour le chrétien une « vocation ».
Enfin, Jean CALVIN (1509-1564) vint, et l’hérésie se fit grandiose ! À la thèse de LUTHER, CALVIN ajouta la prédestination, à savoir que, de toute éternité, par un décret tout à fait arbitraire, Dieu a choisi, parmi les hommes, ceux qui seraient sauvés et ceux qui ne le seraient pas.
On imagine l’angoisse de ces chrétiens, qui plaçaient toute leur vie sous le regard de Dieu, et qui ignoraient dans quelle catégorie Dieu les avaient placés dans son décret : celle des justes ou celle des damnés :
« Pour ce qui était la grande affaire de leur vie, la question du salut éternel, les hommes du temps de la réforme en étaient réduits à suivre la voie solitaire qui les conduisait à un destin fixé de toute éternité .Nul ne pouvait leur venir en aide. Ni un prédicateur – puisque seul l’élu pouvait comprendre la parole de Dieu spiritualiter (latin = d’un point de vue spirituel). Ni un sacrement (…). Ni une église (…). Ni, en enfin, un Dieu : même le Christ n’était mort que pour les élus auxquels Dieu avaient décidé de le sacrifier de toute éternité. (2)
Mais ajoute CALVIN, il est possible de le pressentir par certains signes : le juste est celui qui mène une vie conforme à l’évangile, aux commandements de l’ancien testament. Plus le chrétien s’y conforme, plus les « signes » de salut de son âme seront évidents. Sous le nom de Puritanisme, ce mouvement d’origine protestante-calviniste connaîtra une grande expansion en Angleterre et dans ses colonies nord-américaines entre 1560 et 1660.
Wax WEBER nous explique comment les Puritains surmontent leur angoisse :
« Parce qu’ils étaient conscients que la transformation de leur conduite – à en juger du moins par son caractère fondamental et par l’idéal qui l’inspirait (propositum oboedientiae = latin, intention d’obéissance) – était rendue possible par une force vive qui les poussait à augmenter la gloire de Dieu, qu’elle n’était donc pas seulement voulue par Dieu, mais surtout le fruit de son action, ils accédaient au bien suprême visé par cette forme de religiosité : la certitude du salut. (..). (Les bonnes œuvres) sont donc l’instrument qui permet non pas d’acheter le salut, mais de s’affranchir de l’angoisse du salut. » (3)
C’est ainsi que, dans cette recherche frénétique des signes du salut de leur âme, les adeptes des communautés issues de la Réforme protestante en vinrent à pratiquer un ascétisme (intra-mondain) aussi strict et sévère que celui (extra-mondain) pratiqué dans les couvents catholiques. C’est l’application du principe protestant du sacerdoce universel (étendu à tous les chrétiens) par opposition au sacerdoce catholique réservé aux seuls prêtres.
Max WEBER considère que cette éthique protestante-calviniste (puritaine) fondée sur l’ascétisme comme signe de salut dans l’au-delà permet au protestant-calviniste d’adopter, dans leur vie quotidienne, un comportement rationnel au regard sa croyance en la prédestination. En effet, plus il pratiquera l’ascétisme, plus il sera assuré de son salut dans l’au-delà. L’ascétisme constitue pour lui une « prime pour l’au-delà »., une sorte de prime d’assurance pour la connaissance de son salut. C’est donc bien là un comportement rationnel, comme le soutien Max WEBER :
« Il en résultait, pour l’individu, une impulsion de contrôle méthodique de son état de grâce dans sa conduite, et une soumission totale de cette dernière à l’ascèse. Ce style de vie ascétique impliquait cependant, comme on l’a vu, une mise en forme rationnelle de toute l’existence, conforme à la volonté de Dieu. » (4)
L’analyse de la mentalité mystico-rationaliste du puritanisme à laquelle procède Max WEBER s’avère particulièrement brillante et ne peut pas, à mon avis, être contestée.
Cependant, Max WEBER voit dans ce comportement rationnel du puritain une analogie avec la gestion du capitalisme qui se développe à la même époque.
En effet, au XVIème siècle, l’économie financière et mercantile connaît une mutation qualitative. Ce n’est plus une économie fondée essentiellement sur les prêts financiers aux puissances féodales ou étatiques et sur les prises de butins ou pillages de guerre.
La nouvelle formation économique qui apparaît au XVIème siècle, qu’on appelle le capitalisme consiste dans la maîtrise de la pulsion irrationnelle de l’appât du gain. C’est la recherche de la rentabilité.
L’acte économique capitaliste, c’est celui qui se fonde sur l’attente d’un gain par l’exploitation des opportunités d’échanges : sur des chances de profit (formellement pacifiques) en prenant pour base un calcul monétaire rationnel (comptabilité), auquel s’ajoute l’organisation rationnelle du travail (formellement) libre, par l’utilisation d’une main-d’œuvre salariée libre.
Il y a également nécessité de séparer la gestion domestique et la gestion de l’entreprise. Le capitaliste doit être sobre et économe afin de réinvestir en permanence le maximum de ses revenus dans son entreprise. Ce principe correspond à l’éthique protestante, centrée sur l’ascétisme intra-mondain et sur la conception du métier en tant que vocation assignée par Dieu et à accomplir pour le bien commun.
Constatant une quête de la rationalité respectivement dans le protestantisme-calviniste et dans le capitalisme, Max WEBER en déduit que l’éthique protestante-calviniste (de type puritain) est l’un des causes principales du développement du capitalisme marchand du XVIème siècle :
« (…) le puritanisme, lui, portait l’ethos de l’entreprise rationnelle bourgeoise et de l’organisation rationnelle du travail. » (5)
« La jouissance instinctive de la vie, qui détournait également du travail du métier et de la piété, était le premier adversaire de l’ascèse rationnelle, qu’il s’agisse du sport « aristocratique » ou de la fréquentation des bals et des tavernes par l’homme du commun. » (6)
Il est difficile d’accepter une telle thèse, car les qualités requises pour diriger une entreprise capitaliste, telles que nous les présente Max WEBER, sont d’un niveau trop général. Esprit d’économie, rationalité, souci du bien commun dans son métier concerne aussi bien l’agriculteur, le petit artisan, et même l’homme de guerre, que le capitaliste.
L’esprit capitaliste se caractérise par le goût de l’aventure, du risque, de la découverte, de la relation personnelle avec des êtres de croyances, de classes et de pays différents. Ce sont des qualités spécifiques que les calvinistes-puritains, particulièrement sectaires et à l’esprit rigide, comme le décrit pourtant Max WEBER, ne pouvaient pas posséder :
« Pour les élus et les saints par la grâce de Dieu, l’attitude adéquate à adopter face au péché du prochain, n’était pas l’indulgence et le soutien inspiré par la conscience de leur propre faiblesse, mais la haine et le mépris, parce que le pécheur était l’ennemi de Dieu et portait sur lui la marque de la damnation éternelle. » (7)
Au surplus, Max WEBER cite en note de bas de page (page 199) "la fameuse lettre de la duchesse Renate d’Este à Calvin … dans laquelle elle parle notamment de la « haine » qu’elle nourrirait à l’encontre de son père et de son époux si elle était convaincue qu’ils comptaient au nombre des réprouvés ».
On se demande comment ces puritains auraient pu être des capitalistes fréquentant par définition toutes sortes de « mécréants », catholiques, juifs, libertins, etc. En fait, ils devaient être puritains malgré leur statut de capitalistes, ce qui annule l’adéquation de rationalité alléguée par Max WEBER.
D’ailleurs, Max WEBER ne donne aucun exemple concret. Il est dommage qu’il n’ait pas procédé à une analyse des classes sociales qui ont adhéré au calvinisme et au puritanisme.
Or, il est incontestable que la réforme calviniste-puritaine des XVIème et XVIIème siècle concerne surtout les citadins et la bourgeoisie, même si par la suite des couches populaires les ont rejoints. On peut penser que les puritains étaient issus de l’élite intellectuelle et bourgeoise, lorsque l’on voit le nombre d’intellectuels et de théologiens de très haut niveau qu’ont produit le calvinisme et par la suite les mouvements puritains.
Par conséquent, si certains puritains exerçaient le métier de capitalistes, il y a lieu de penser qu’ils l’exerçaient en raison de leurs origines sociales qui faisaient qu’ils étaient aptes à exercer ce métier. En effet, Max WEBER ne nous démontre pas que les calvinistes-puritains étaient dans une grande proportion plutôt attirés par le métier de capitalistes.
Si l’on ne peut qu’être séduit par sa connaissance profonde de la théologie protestante, la démonstration du lien entre l’éthique protestante (puritaine) et l’esprit capitaliste s’avère peu convaincante.
En effet, sa démonstration paraît plutôt causaliste et mécaniste. Manifestement, Max WEBER ne recherche pas la signification historique de la Réforme et surtout du mouvement des Puritains, objet de son étude.
Or, la révolte de LUTHER, de CALVIN et de bien d’autres constitue une césure spirituelle avec la période gothique (ou « moyen-âge » occidental). Désormais, l’insouciance et la joie des âmes paysannes confiantes dans l’Église intermédiaire entre Dieu et les hommes a disparu. La nouvelle bourgeoisie des petites villes et des gros bourgs exige un contact direct avec Dieu.
Avec le mouvement protestant puritain, un siècle plus tard, au XVIème siècle, les héritiers de la Réforme, particulièrement angoissés, veulent être rassurés sur le salut de leur âme et exigent des preuves rationnelles, des « signes » indubitables donnés par leur conduite morale. C’est le sens du mouvement puritain, qui donnera naissance à de nombreuses églises et sectes : presbytérianismes, quakers, baptistes, piétisme, méthodistes, etc. Le mouvement constitue la fin de la période initiée par LUTHER et CALVIN.
Au surplus, Max WEBER décrit la chute dans le lugubre que le puritanisme imposa à l’Angleterre de 1640 à 1660 à l’époque de Cromwell :
« L’ascèse s’abattit comme un carcan sur la joyeuse Angleterre d’antan. Les fêtes profanes ne furent pas seules en cause. La haine rageuse des puritains pour tout relent de « superstition », toute réminiscence des grâces magiques ou hiérurgiques, les amena à condamner la fête de Noël chrétienne aussi bien que l’arbre de Mai et l’art naïf exposé dans les églises. » (8)
Au XVIIIème siècle, le mouvement puritain sera complètement desséché et mort, comme d’ailleurs le montre Max WEBER en analysant le cas de Benjamin FRANKLIN qui fait des principes ascétiques un moyen de réussite sociale. (9)
Cependant, Max WEBER se borne à « expliquer » que la « cause » du déclin du puritanisme dans les rangs du capitalisme se trouve dans le fait que la bourgeoisie capitaliste n’avait plus besoin de la religion, ayant l’État à sa disposition ! Explication un peu courte, qui ne prend pas en compte l’évolution spirituelle de la culture occidentale.
En réalité, le mouvement des puritains annonce, par son rationalisme, l’époque suivante : « l’ère des Lumières », la foi en la toute puissance de la raison.
C’est la conclusion à laquelle parvient Oswald SPENGLER et qu’aurait pu atteindre Max WEBER à partir de ses propres recherches s’il ne s’était pas focalisé dans la recherche d’une cause au lieu de saisir le mouvement historique d’ensemble dans sa perspective.
Pierre Marcowich
(1) Max WEBER - L'ÉTHIQUE PROTESTANTE ET L'ESPRIT DU CAPITALISME - Flammarion, 2000, 2002 (prix : 11 €) ;
(2) Ibidem, pages 165 et 166 ;
(3) Ibidem, page 186 ;
(4) Ibidem, page 250 ;
(5) Ibidem, page 273 ;
(6) Ibidem, page 277 ;
(7) Ibidem, page 198 ;
(8) Ibidem, page 278 ;
(9) Aujourd’hui, le dogme calviniste de la prédestination est pratiquement oublié même dans les courants issus du mouvement puritains. L’accent est mis dans une éthique conforme à l’évangile, teinté d’une dose d’émotion, permettant à celui tombé dans le péché (alcoolisme, délinquance, etc.) de renaître pour une vie nouvelle, comme on le voit avec le concept de « born again » des évangélistes, des pentecôtistes, etc.aux Etats-Unis ;
Idéologue(s) des bas-fonds, tel est le qualificatif que paraissent mériter le(s) auteur(s) anonyme(s) de ce petit opuscule paru sous le titre vaniteux de « L’INSURRECTION QUI VIENT » et qui se présentent pompeusement sous le vocable de « Comité invisible ».
Les auteurs ont divisé leur ouvrage en sept "cercles" qui sonnent comme « thèses », certainement par référence aux « Thèses sur Feuerbach » de Karl MARX, petit opuscule dans lequel Marx énonce notamment : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c'est de le transformer ». (1)
Naturellement, le « Comité invisible » n’atteint pas la stature intellectuelle d’un Karl MARX. En guise d’interprétation du monde, les auteurs nous servent une simple description de la civilisation occidentale, telle qu’on peut la lire dans n’importe quel ouvrage de sociologues à la mode (2)
Les sept thèses concernent successivement : 1) Le Moi (comment le préserver) ; 2) la destruction comme divertissement ; 3) contre le travail ; 4) la mobilité comme moyen de destruction ; 5) Le capitalisme a détruit les liens sociaux ; 6) contre l’idéologie de l’environnement ; 7) la mort de la civilisation.
Naturellement, les auteurs oublient purement et simplement l’Histoire et n’envisagent même pas de rechercher pourquoi la civilisation occidentale en est arrivée à ce stade de déclin. Ils se bornent à vitupérer le capitalisme, le gouvernement et la police. L’ouvrage fait comme si l’Occident était la seule civilisation au monde. L'auteur ou les auteurs sont donc bien des Occidentaux, avec leur "arrogant" universalisme.
Dès le départ, le « comité invisible » nous fait part de ses fantasmes : le capitalisme hyper-puissant, bien sûr, la police qui serait partout, l’affaire des lycéens contre le C.P.E. en 2006, les émeutes de novembre 2005 dans les banlieues.
À ce propos, il est intéressant de noter que, pourtant pas encore au Pouvoir, le Comité invisible a déjà ses pudeurs, sinon ses hypocrisies. Ainsi, il dissimule soigneusement que les émeutiers de novembre 2005 sont descendus à 300 à Paris ficher une raclée aux 5.000 gentils lycéens anti-C.P.E., leur voler leurs montres, leurs portables, etc. Les glorieux anonymes du comité invisible ne cherchent pas à nous expliquer ce manque de solidarités entre victimes de la civilisation occidentale. Ah ! les faits sont têtus ! Pourtant, sur la 4ème page de couverture de l’opuscule, l’éditeur nous assure que le comité est « du côté de ceux qui prennent acte ». Acte de tous les faits ?
Pour le comité invisible, la civilisation occidentale est totalement morte, généralisant à outrance les premiers phénomènes de décadence qui déjà apparaissent : formation de communautés diverses, rupture du lien national et social, individus centrés sur le « moi », formant une masse sans racines, sans identité, seulement préoccupés de percevoir des revenus en évitant de travailler, entièrement axés sur le "panem et circences". Voilà ce qu’est la France pour eux. Ils s’en réjouissent et flattent bassement les instincts psychiques les plus bas : haine et rancœur.
Car l’autre grand oublié dans l’ouvrage, c’est le domaine psychique : croyances, mythes, morale, sentiments de l’honneur, etc.
L’ouvrage analyse la situation d’un simple point de vue zoologique. En ce sens, il procède de la même façon que les technocrates et les politiciens qui dirigent actuellement le pays.
Voilà le « bonheur » qu’il propose : « devenir autonome, cela pourrait vouloir dire, aussi bien : apprendre à se battre dans les rues, à s’accaparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s’aimer follement et à voler dans les magasins » (3)
Le comité invisible est véritablement le produit d’une civilisation en déclin : Il est type même du « citadin tardif d’une civilisation grisonnante » : « un nouveau nomade, un parasite habitant la grande ville, homme des réalités tout pur, sans tradition » ; adepte d’un « naturalisme d’un sens tout nouveau, qui prend sa source dans les instincts les plus vieux et les conditions primitives de l’homme (…) en ce qui concerne toutes les questions sexuelles et sociales. » (4)
Au lieu d’un destin, le comité invisible assigne au peuple la recherche d'un « bonheur » typiquement animal.
Et, comme quelqu’un qui enfoncerait sous l’eau la tête de celui qui se noie en l’assurant que comme cela son problème sera réglé, les auteurs du comité invisible invitent à saboter les entreprises, à attaquer la police en organisant des guet-apens, à travailler le moins possible, pour faire tomber le capitalisme et faire échec à la police, et même à l’armée, n’hésitant pas à envisager la guerre civile. Dans cette perspective, le comité invisible préconise de s’organiser en communautés, sorte de « sociétés secrètes informelles », qu’il assimile à des « communes ».
Que le comité invisible ne le veuille pas importe peu, mais cette perspective de chaos qu’il prône ne peut réjouir que les individus peuplant les bas-fonds de toute société, présente ou passée, sorte de lumpenprolétariat, prêts à profiter de toute circonstance exceptionnelle pour s’accaparer des biens d’autrui. Karl MARX a déjà décrit, dans son style pamphlétaire inimitable, ce genre d’individus, les noms des "catégories socio-professionnelles" citées étant à peine à actualiser :
« (..) on avait organisé le lumpenprolétariat parisien en société secrète (…). À côté de roués ruinés aux moyens d'existence douteux et d'origine également douteuse, d'aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, on y trouvait des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des maquereaux, des tenanciers de bordels, des portefaix, des écrivassiers, des joueurs d'orgue de barbarie, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref toute cette masse confuse décomposée, flottante que les Français appellent la bohème. » (5)
Au-delà des proclamations de bons sentiments, voilà en réalité donc la clientèle effectivement visée par le comité invisible, son "coeur de cible". On devine ce qui adviendrait s’ils parvenaient à leurs buts.
Les groupes de combat dont le comité invisible fait l’éloge (« l’incendie de novembre 2005 ») ne se battraient pas seulement contre la police ou l’armée, mais aussi entre eux. Il y aurait le groupe de combat du nord, celui du Sud, et celui de l’est, etc., avec des dénominations très précises, et vivant sur le dos des populations amollies, ayant perdu leurs racines, qui continueraient à travailler pour entretenir ces nouvelles "armées". Cette situation serait propice à l’instauration de pouvoirs dictatoriaux, comme aux temps des guerres civiles romaines (César, Marius, Pompée, Sylla, etc.)
Au surplus, les auteurs du « comité anonyme » ne s’oublient pas et offrent, d'ores et déjà, leurs services aux masses qu'ils espèrent diriger, en contrepartie de certains privilèges, comme les voyages par exemple. Lisez-les ci-dessous, leur sincérité est bien involontaire, à la page 99, ils n’ont pas pu s’empêcher de réclamer un statut à part :
« Le privilège concédé à nombre d’entre nous de pouvoir « circuler librement » d’un bout à l’autre du continent et sans trop de problème dans le monde entier, est un atout non négligeable pour faire communiquer les foyers de conspiration. C’est l’une des grâces de la métropole que de permettre à des Américains, des Grecs, des Mexicains et des Allemands de se retrouver furtivement à Paris le temps d’une discussion stratégique. » (6)
Voilà donc le fond de leur pensée. Ces messieurs sont des intellectuels, ils parlent anglais, grec, espagnol et allemand, car ils sont éduqués, eux. Ils savent se tenir dans les hôtels, et pendant que les « gens de banlieue » se battront contre la police, eux du « comité invisible » iront dans les hôtels discuter stratégie, domaine inaccessible bien sûr aux immigrés clandestins, aux lycéens anti-CPE, aux travailleurs en lutte pouur leur emploi, destinées à se battre contre la police. Ces derniers devront bien sûr payer à ces stratèges auto-proclamés leurs chambres d’hôtel, leurs repas et des costumes très "classe" pour leur permettre de passer inaperçus.
En définitive, « L’INSURRECTION QUI VIENT » est un ouvrage décevant et particulièrement indigent sur le plan de la réflexion dans le domaine qu’il aborde. Paradoxalement, le ou les auteurs de cet opuscule constituent le parfait reflet de cette civilisation tendant au déclin qu’il dénonce en ce qu'ils se présentent comme étant sans racines et sans perspective métaphysique (religieuse ou morale), se limitant à l’aspect zoologique de la vie humaine, sans oublier en même temps de réclamer un statut privilégié pour eux-mêmes.
Pierre Marcowich
(1) Karl MARX; Friedrich ENGELS, L’idéologie allemande précédée des thèses sur Feuerbach, Paris Éditions Sociales, 1974, Introduction de Jacques Milhau, page 54, Thèse XI.
(2) Michel MAFFESOLI, Le Réenchantement du monde - Une Éthique Pour Notre Temps, Éditions Perrin ; Cf. : Ma fiche de lecture du 1er semestre 2009.
(3) Comité invisible, L’Insurrection qui vient, La fabrique éditions, 2007, page 26.
(4) Oswald SPENGLER, Le déclin de l’Occident, Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Introduction, pages 44 et 45
(5) Karl MARX, Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, Messidor/éditions sociales, Paris, 1984, Présentation et annotations de Raymond Huart, page 135.
(6) Comité invisible, L’Insurrection qui vient, La fabrique éditions, 2007, page 99.
Un spectre vestimentaire hante les rues de nos quartiers, minoritaire certes, mais se multipliant de plus en plus : la BURQA(1). Ils sont à présent quelques milliers comme des fantômes provocateurs dans les rues de nos villes. Il faut reconnaître que ce vêtement enveloppant certaines femmes musulmanes de la tête au pieds constitue un symbole contraire à tout ce qui fait l'identité de la France. Faut-il qu'ils aient perçu le sentiment de saturation monter du plus profond du pays pour que des politiciens de droite et de gauche, d'habitude indifférents, sinon complices, se soient tout à coup émus de cet accoutrement vestimentaire. Une sainte Alliance UMP-PS-PCF s'est même formée en une commission à l'Assemblée Nationale. Brandie comme une obligation religieuse par les personnes qui s'adonnent à cette « pratique » ou la soutiennent (les islamistes), la burqa n'est pas, selon les autorités religieuses musulmanes, imposée par le Coran qui n'en parlerait même pas. La burqa est en réalité l'étendard de l'islamisme. L'islamisme est une doctrine politique qui, constatant l'occidentalisation inéluctable des sociétés musulmanes, rêve d'un impossible retour en arrière de ces sociétés et en même temps d'étendre sur le monde la loi islamique avec les coutumes du 7ème siècle de notre ère. En conséquence, que les jeunes femmes qui pratiquent ce rituel vestimentaire en soient conscientes ou non, la burqa constitue une pratique politique, avec une charge symbolique importante. Dans un pays non musulman, l'esprit dualiste musulman (d'un côté le ciel, de l'autre l'enfer) fait qu'elle signifie une séparation d'avec le reste de la société. Elle exprime un refus d'intégration et d'assimilation. Elle milite pour la formation d'une communauté séparée de la Nation. Par conséquent, envisager une loi qui interdirait la burqa en raison de son caractère prétendument religieux serait une erreur. Car ce serait assimiler l'Islam d'aujourd'hui au port de la burqa, ce serait empêcher l'islam d'évoluer. En réalité, le port de la burqa ne pourrait être interdit que pour trouble à l'ordre public, de même que la propagande pour des idées contraires aux droits de l'homme est interdite. Mais, quel que soit son fondement légal (laïcité ou ordre public) une loi contre la burqa ne suffirait pas. Car une telle loi ne serait pour les politiciens faibles qui dirigent le pays qu'un prétexte pour ne pas engager le combat politique pour faire respecter la France et son identité et pour favoriser l'intégration et l'assimilation des populations d'origine immigrée. Car la burqa n'est pas le seul phénomène préoccupant, il y a aussi les barbus avec leurs tuniques longues. Et même, s'il s'agit de phénomènes qui ne sont pas directement liés, il y a aussi ces banlieues où la police ne peut plus assurer sa mission. Déjà les policiers sont attaquées dans certaines cités dites sensibles avec des armes de guerres. Et ce n'est pas (seulement) une histoire de gendarmes et de voleurs. Vraiment, le temps presse. Il est urgent d'entreprendre une nouvelle politique, en s'appuyant sur les musulmans, qui veulent faire ressortir le meilleur de l'islam (2). Personnellement, je privilégie pour cette nouvelle politique, l'Éducation Nationale fondée sur le principe de l'excellence pour tous, le Service Militaire, une nouvelle politique étrangère et une Europe fondée non pas, comme jusqu'à présent, sur la seule zoologie (=l'économie), mais plutôt sur son identité et en même temps regardant vers le monde et agissante sur lui. Je suis conscient de proposer un projet titanesque. Mais, une nouvelle politique, radicalement nouvelle, et surtout un nouvel état d'esprit sont nécessaires pour donner envie, à ceux qui ne le sont pas encore, de devenir, eux aussi, Français de cœur. Pierre MARCOWICH (1) Il y a plusieurs noms pour le même principe de vêtement : tchador, niqab, etc. (2) « Et elles (de nombreuses femmes musulmanes) préfèrent alors un islam du cœur, de la vie privée, refusant un voile- même léger [...]. ABDENNNOUR BIDAR, Professeur de philosophie, Aucune justification religieuse à la burqa, in LE MONDE, 30/06/2009, Page 19, Débats/Décryptage. [mots soulignés par moi, P.M.].
Les récents évènements survenus en Iran indiquent que ce pays a repris sa marche vers la démocratie, la liberté, les droits de l'homme, en un mot vers son occidentalisation.
En découvrant les visages des manifestant(e)s de Téhéran à la télévision, on avait, pour une grande part, l'impression de foules similaires défilant à BERLIN, PARIS, LONDRES ou MADRID. Après tout, ne partageons-nous pas la même origine linguistique avec les Iraniens ? Il y a quelque 5 mille ans (je crois), nos ancêtres auraient hypothétiquement parlé la même langue, que les historiens appellent l'Indo-européen.
Le document-vidéo mis en ligne par Bernard-Henri LEVY me semble extraordinaire par sa symbolique. On y voit le Président de la République Islamique d'Iran, AMHADINEDJAD, prononcer, à la veille des élections, un discours sous forme d'observations devant un aréopage de dignitaires religieux. Mais ce qui est curieux, c'est que ce discours est chuchoté sur un ton presque humble. Du coup, peu importe son contenu conquérant ou belliqueux, ce discours semble plutôt une oraison funèbre. Pour lui, pour le régime ? Ce qui est certain, c'est que les mollah vont perdre le pouvoir tôt ou tard, car ils n'arrivent pas à se renouveler : http://www.dailymotion.com/video/x9ojqd_video-clandestine-sortie-diran-ahma
Dans cette affaire d'Iran, le Président des Etats-Unis, Barak OBAMA, a encore une fois démontré son inconséquence (1). D'abord, il a paru ne pas vouloir s'occuper de l'affaire iranienne, pour rester en bons termes avec les dirigeants actuels de ce pays ; puis après, presque contraint, il s'est mis à protester contre la répression. Ne sait-il pas que son devoir, en tant que Président de la première puissance mondiale, est d'intervenir dans les affaires du monde, dans l'intérêt de la paix, de la liberté et de la démocratie ? même s'il aimerait bien satisfaire ses tendances isolationnistes ! Bien sûr, c'est plus facile de s'occuper aux Etats-Unis de distribuer de l'argent à General Motor, à Chrisler, aux propriétaires de maison en faillite, etc. ! Mais, même s'ils n'interviennent pas, les Etats-Unis seront critiqués. Ce qui est déjà fait, d'ailleurs. "On commence par le désir d'une réconciliation générale, [...], et on finit par le fait que personne ne lève la main dès que le malheur ne frappe que le voisin"(2).
L'Occident doit donc se montrer solidaire du grand mouvement pour la liberté qui vient de voir le jour en Iran.
Pierre Marcowich
(1) La première inconséquence est intervenue pour la question de l'Afghanistan : Barak OBAMA décide d'envoyer au combat 70.000 soldats et en même temps, il déclare vouloir négocier avec les Talibans. Mais quel soldat va accepter de risquer sa vie alors que l'ennemi est invité à accéder au pouvoir par son propre commandement ? Heureusement, il a arrêté ce type de discours (sur intervention de son Conseil de Sécurité ?), parce que, dans ce cas, il eût été légitime de retirer le contingent français.
(2) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident Esquisse d’une morphologie de l’Histoire universelle ; ÉDITIONS GALLIMARD, 1948, renouvelé en 1976. Tome. II, Chapitre IV, l’État, page 403.
Un ami visiteur du site me fait remarquer que, si Oswald Spengler était connu, hors de son Allemagne, dès 1924 dans le monde entier (États-Unis, Espagne, Amérique du Sud, Canada), il ne l'était pas en France, où la première édition a eu lieu seulement en 1948, alors que Monsieur Mohand TAZEROUT (1), germaniste éminent, l'avait fort bien traduit, avec l'accord de Spengler, depuis 1931.
Bien sûr, il était connu en France, mais dans des cercles très restreints de philosophes de l'histoire, de germanistes ou de germanophiles.
Il y a, à mon avis, deux raisons à cette ignorance de la part des élites françaises.
I) A droite et à l'extrême droite, le magistère intellectuel était tenu, de 1910 à 1940, par le Parti de Charles Maurras, l'Action Française.
Comme chacun sait, l'Action Française était royaliste, mais ce n'est pas cela le plus important.
L'essentiel était que l'AF véhiculait une idéologie d'immobilisme et surtout de retour en arrière. Il lui fallait absolument stopper le courant de l'histoire : abolition de la République, retour aux corporations, autonomie des provinces, renaissance des langues provinciales (félibriges), comme cela existait sous l'Ancien Régime. Enfin et surtout, Maurras souffrait d'une méconnaissance totale de l'importance de l'aspect psychique de la politique. Pour lui seul comptait la politique de force, sans jamais prendre en compte le point de vue stratégique. D'où l'aveuglement pathétique de Maurras en 1940. Il a cru jusqu'à la fin que c'était la même guerre qu'en 1914-1918.
Aujourd'hui, nous avons du mal à imaginer l'influence intellectuelle immense qu'a exercée l'Action française sur les esprit de droite, même après 1945 et la déchéance de Charles Maurras. Pourtant, récemment, la France a expérimenté deux hommes politiques de formation maurrassienne :
II) A gauche et à l'extrême gauche ,c'est encore plus évident. De 1920 et jusqu'en 1970, les élites de gauche étaient pris par le fanatisme de la nouvelle religion scientiste du Progrès, et surtout par son avatar, le marxisme.Alors, il n'était pas question pour elle d'admettre que la Civilisation européenne pourrait disparaître un jour, comme toutes les autres qui l'ont précédée.
Les élites de gauche refusaient d'admettre que, comme Oswald Spengler le pense, l'histoire de l'Humanité n'a pas de but, que le Prolétariat (aujourd'hui, les "pauvres", "les exclus") ne sont pas une classe qui peut sauver l'humanité, qu'en fait les luttes pour les salaires relevent plutôt du "panem et circences" de la Rome décadente, et que l'expansion impérialiste est non pas la spécificité du seul capitalisme, mais celle de la culture occidentale tout entière (secteurs économique et intellectuel, morale, philosophie, idéologie politique (démocratie), vision artististique, vestimentaire et même alimentaire, etc.). Cela, la gauche ne pouvait pas l'accepter à l'époque et ne peut toujours pas l'accepter.
J'ai d'ailleurs lu un livre relativement récent (1987) sur l'Allemagne(2) écrit par deux intellectuels communistes, qui plus est, germanistes et qui se bornent tout simplement à noter que Spengler est très "abstrus", c'est-à-dire difficile à comprendre, voire obscur ; ceci pour éviter d'en parler, tellement le rejet est fort pour préserver leurs propres préjugés sans avoir à les discuter.
Voilà ce qui, à mon avis, explique la grande ignorance des oeuvres de Spengler en France, encore que ses idées commencent à se répandre, même chez d'anciens communistes.
Par conséquent, on peut considérer que l'ignorance d'Oswald Spengler par les élites françaises par rapport aux autres grands pays occidentaux constitue une spécifité qu'on peut considérer comme faisant partie de ce qui est aujourd'hui appelé "l'exception française".
Pierre Marcowich
(1) Je me demande si Monsieur Mohand TAZEROUT ne serait pas d'origine kabyle.
(2) Histoire de l'Allemagne contemporaire, Gilbert BADIA, Messidor/Editions Sociales, Tome 1, République de Weimar - IIIème Reich, page 140
Dans son édition du 30 mai 2009, le journal « Le Monde » nous rapporte la mésaventure de ce joueur noir, capitaine d'une équipe de football dans la France profonde (Ain), qui s'est fait traiter de « sale singe » et « sale Nègre » lors d'un match de deuxième division départementale (cf. : Un "Sale singe !" qui ne passe pas - LE MONDE - 31.05.09-01/06/2009).
Nos bons apôtres du journal « Le Monde » s'en indignent et consacrent à ce triste fait divers une pleine page de leur journal avec pas moins de deux articles.
Après avoir longuement décrit le traumatisme psychique subi par le malheureux footballeur du fait des injures racistes dont il a été victime, le journaliste préposé nous fait la leçon pour que l'on sache bien qui est fautif dans cet affaire.
A cet effet, délaissant le cas particulier du footballeur insulté dans sa personne, le journaliste entreprend d'extrapoler à la France entière.
Pour cela, "Le Monde"fait appel à une prêtresse de la nouvelle religion psycho-scientiste, une experte en « psychosociologie », « spécialiste des préjugés », qui nous révèle que «"le sport est le révélateur des rapports sociaux dans un pays de plus en plus violent et raciste ».
Le journaliste va même jusqu'à donner la parole à une association typiquement racialiste, le « Conseil représentatif des associations noires de France » (CRAN), comme pour obtenir une caution d'objectivité.
Cependant, tout en laissant penser que la France profonde serait un pays de plus en plus raciste, "Le Monde" ne se pose pas la question de savoir pourquoi le racisme se développe dans le pays, malgré les campagnes incessantes « contre le racisme » qu'il mène avec d'énormes moyens de concert avec les autres médias.
En effet, l'idéologie "antiraciste" du "Monde" consiste notamment :
Ce faisant, les partisans d'une telle politique ne peuvent que favoriser l'éclatement du lien national, les populations se regroupant sur une base raciale, religieuse ou géographique , chacune s'essayant à tirer le maximum de privilèges de l'État rendu faible et impuissant. Les rancœurs et les ressentiments s'installent de part et d'autre.
La seule solution pour faire disparaître, ou le rendre résiduel, la racisme en France réside dans la francisation et l'occidentalisation des populations d'origine étrangères, issues d'autres civilisations que la nôtre. Ce sera un grand défi à relever pour les générations futures, s'il n'est pas trop tard.
Au contraire de ce que semblent croire nos élites dirigeantes, la question de l'assimilation ne se résoudra pas par la distribution de subventions ni de faveurs ou privilèges, mais par l'équité et la fierté retrouvée des Français pour leur passé et leur avenir. Un effort politique immense sera requis du gouvernement qui sera chargée d'une telle mission.
L'apport à la Nation de ces nouvelles populations, pleines de vigueur et de dynamisme, aura des répercussions extrèmement positifs, pour elles-mêmes mais aussi pour l'Europe qui pourra alors jouer un rôle actif et peser dans le bon sens sur le destin du monde.
Comme l'ensemble de nos élites qui dirigent notre pays depuis 30 ans, le journal "Le Monde", comme d'autres médias, porte une grande responsabilité dans l'actuelle situation qui présente une perspective inquiétante.
Pierre Marcowich
Dans son ouvrage "Le Déclin de l'Occident", Oswald SPENGLER reprend les thèses de Friedrich NIETZSCHE (cf. : mon billet d'hier).
Spengler nous dit que nous sommes plus à une époque de haute culture, où l'Occident disposait d'une vie intérieure spirituelle qui provoquait le jaillissement d'oeuvres créatrices sur tous les plans (spirituel, matériel, philosophique, politique, artistique,..). La civilisation occidentale est parvenue à un stade où son esprit est tourné complètement vers l'extérieur : seule compte la réalité objective, concrète, l'analyse scientifique, l'explication rationnelle. Son âme est épuisée. Elle recherche avant tout des réalisation extérieures.
"Nous sommes des civilisés, non des hommes du gothique ou du rococo ; nous avons à compter avec les faits durs et sévères d'une vie tardive, qui n'a pas son pendant dans Athènes de Périclès, mais dans Rome des Césars.
Pour l'Européen occidental, il ne sera plus question d'une grande peinture ou d'une grande musique. Ses possibilités architectoniques sont épuisés depuis cent ans. Il ne lui reste plus que des possibilités extensives." (T. I, Introduction, Ed. Gallimard, page 52)
"Un siècle d'activité extensive pure, excluant la haute production artistique et métaphysique - disons franchement une époque irréligieuse, ce qui traduit tout à fait le concept de ville mondiale - est une époque de décadence. Sans doute. Mais nous ne l'avons pas choisi.
Tout dépend de la manière de comprendre cette situation, de s'expliquer ce destin, dont on peut se faire accroire, mais qu'on ne peut éviter. Celui qui ne se fait pas à lui-même cet aveu n'est pas digne de figurer parmi les hommes de sa génération. Il reste un fou, un charlatan, ou un pédant." (T. I, Introduction, page 56)
Nous n'avons donc pas, selon Spengler, à vouloir faire revivre les époques antérieures pour que l'Europe (l'Occident) retrouve une certaine grandeur et continue d'influer sur le destin du monde. Nous devons nous nous couler dans la logique d'expansion de l'Occident.
Sur ce point, nous avons donc deux outils : l'Europe et la mondialisation.
Notre objectif, pour redonner un destin aux peuples occidentaux, une raison de vivre, c'est d'oeuvrer à l'occidentalisation du monde.
Le bilan de la mondialisation occidentale a permis à de nombreux peuples de sortir de la misère, de la dictature et de profiter des progrès de la modernité.
Il est facile d'incriminer les pays occidentaux quand certains pays, en raison de leur culture, ne parviennent pas à se projeter dans l'avenir, à produire le nécessaire pour nourrir leurs peuples. Ainsi, les dirigeants de Haïti prétendent que si leur population stagne (ou même s'enfonce de plus en plus) dans la misère totale et l'oppression depuis deux siècles, ce serait à cause de paiements qu'ils ont effectués à la France sous Bonaparte !
En toute hypothèse, le fait est que les peuples du monde sous développé aspirent, dans leure ensemble, à vivre en Occident pour profiter de son mode de vie, malgré toutes les « tares » attribués à cette culture. Ils sont des dizaines de millions à tenter de rentrer dans le « paradis » occidental.
Les peuples sous-développés votent pour l'Occident avec leurs pieds !
À l'Occident de retrouver sa fierté et de se servir de cet atout dans l'intérêt de l'Humanité !
Pierre Marcowich
Quant à moi, je récuse tout retour en arrière (nationalisme). Je propose de prendre en compte l'Europe, d'en faire un atout pour l'expansion de l'Occident, mais sur une autre base que la sénescence des actuels dirigeants européens.
Oswald SPENGLER qui s'est largement inspiré de la pensée de Friedrich NIETZSCHE au plan philosophique a traduit dans son style particulier, lyrique, cette pensée de l'impossible retour en arrière.
À mes hypothétiques lecteurs de ce site improbable, je donne jusqu'à demain pour trouver la citation d'Oswald SPENGLER (in Le déclin de l'Occident). Ce sera mon cadeau pour la création de ce modeste site.
Pierre Marcowich
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[1] Je pense que Nietzsche veut dire qu'on n'est jamais au bon niveau de morale