Comme son titre l’indique clairement, l’ouvrage de Benjamin STORA, « LE MYSTÈRE DE GAULLE – SON CHOIX POUR L’ALGÉRIE » (1), se donne pour ambition d’élucider « le mystère » du général de GAULLE, ou plutôt l’énigme apparente, qui a fait que, appelé au pouvoir par les partisans de l’Algérie française, il a finalement octroyé l’indépendance à ce pays, alors que la France n’avait subi aucune défaite politique, et surtout pas militaire, majeure dans ce pays.
Comme le précise la 4ème page de couverture de l’ouvrage, Benjamin STORA, né en 1950 à CONSTANTINE (ALGÉRIE), est historien du MAGHREB et professeur des Universités. Il enseigne notamment à l’Université Paris-XIII.
Dans son ouvrage, Benjamin STORA nous dit qu’il a quitté l’ALGÉRIE avec ses parents en 1962 et qu’il « a appartenu » (c’est donc terminé aujourd’hui) à la « dernière génération d’octobre » (pas moins !), ce qui signifie, pour les initiés, qu’il a été membre d’un parti trotskiste. Mais ceci n’intéresse pas directement le livre qu’il vient d’écrire (2)
Benjamin STORA présente, dès son introduction de l’ouvrage, les deux hypothèses explicatives. La première prétend que de GAULLE aurait cyniquement élaboré un plan tenu secret jusqu’à ce qu’il parvienne au pouvoir et qu’il ait les coudées franches. Benjamin STORA écarte d’emblée cette hypothèse, fort justement à mon avis. En effet, ce comportement serait assimilable à une sorte de trahison vis-à-vis des personnes qui lui ont fait confiance. La seconde hypothèse, que Benjamin STORA ne repousse pas a priori, assure que le général de GAULLE a évolué peu à peu dans sa pensée.
Il est vrai que la tâche est difficile pour celui qui veut comprendre (plutôt qu’expliquer comme le dit si souvent Benjamin STORA) le sens profond de la politique algérienne du général de GAULLE.
En effet, la collecte des témoignages n’apporte pas une grande satisfaction, comme le constate Benjamin STORA. Les nombreuses confidences de nature contradictoire faites par le général de GAULLE à ses proches ou à de simples visiteurs, les unes pro-Algérie française, les autres pro-Indépendance, laissent perplexe Benjamin STORA qui n’en tire aucune conclusion.
Pour tenter de trouver la solution à l’énigme posée par les choix du général de GAULLE pour l’ALGÉRIE, Benjamin STORA, partisan acharné du fameux principe de causalité dans la méthode historique, recherche un fil conducteur, une sorte d’évènement premier qui va déclencher une série d’évènements successifs dont chacun est la cause du suivant et l’effet du précédent.
Et à force de le chercher, Benjamin STORA va trouver « l’acte fondateur », comme il dit, de la politique du général de GAULLE menant à l’indépendance de l’ALGÉRIE. C’est le discours que prononça le général de GAULLE le 16 septembre 1959.
Dans le discours du 16 septembre 1959, que Benjamin STORA produit d’ailleurs en annexes de son ouvrage, le général de GAULLE reconnaît aux Algériens le droit de disposer d’eux-mêmes et envisage l’autodétermination après que, en raison des succès militaires, la paix soit revenue, perspective qui, selon lui, devrait contribuer à ramener la paix.
Dans ce discours, le général de GAULLE envisage de proposer trois solutions pour l’avenir de l’ALGÉRIE :
- la sécession (dans ce cas, il y aurait partition de l’ALGÉRIE en fonction du résultat des votes) ;
- la francisation complète ;
- ou l’indépendance en association avec la France ; ce choix semble avoir sa préférence.
Compte tenu de ses propositions d’autodétermination, accompagnée d’une amnistie complète pour l’ensemble des rebelles et quels que soient les actes commis, le général de GAULLE considère que l’insurrection n’a plus de sens. Il s’exclame alors : « Si ceux qui la dirigent revendiquent pour les Algériens le droit de disposer d’eux-mêmes, eh bien ! toutes les portes sont ouvertes ». (3)
Benjamin STORA affirme que la date du 16 septembre 1959 est tombée, depuis lors, dans l’oubli, « dans une sorte de trou mémoriel ».
Il en découle que, selon Benjamin STORA, depuis la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, plus personne ne parlerait du discours du 16 septembre 1959.
Benjamin STORA semble mal informé sur ce point.
En effet, deux auteurs aux options politiques totalement opposées, soulignent l’importance du discours prononcé par le général de GAULLE le 16 septembre 1959.
Tout d’abord, Henri ALLEG, ancien dirigeant du PARTI COMMUNISTE ALGÉRIEN, dans son ouvrage « LA GUERRE D’ALGÉRIE », Tome III, publié en 1981, consacre pas moins de sept pages au discours du 16 septembre 1959 et en cite de larges extraits. (4)
Henri ALLEG débute ainsi son analyse : « Chargé d’espoir, de grondements et d’orages, le mot fatidique [l’autodétermination] est prononcé. » (5)
De son côté, Alain-Gérard SLAMA, éditorialiste au FIGARO, dans son ouvrage « LA GUERRE D’ALGÉRIE – Histoire d’une déchirure », publié en 1996, consacre au discours du 16 septembre 1959 deux pages (pages 94 et 95), sous le titre « Le coup de tonnerre de l’autodétermination » (6)
Par conséquent, contrairement à ce qu’il prétend, Benjamin STORA n’est pas le premier à découvrir l’importance du discours prononcé par le général de GAULLE le 16 septembre 1959.
Cependant, se limitant superficiellement au mot « magique » d’autodétermination, Benjamin STORA n’entreprend pas une analyse politique en profondeur du discours du 16 septembre 1959. dès lors, il ne s’aperçoit pas qu’en prônant une « indépendance en association avec la France », le général de GAULLE a choisi d’adopter, consciemment ou non, une position médiane (ou centriste) entre les deux options possibles (Algérie française ou Algérie indépendante), en réalité une position d’attente, donc une position intenable dans une situation révolutionnaire ou de crise aiguë, comme c’est le cas de l’ALGÉRIE de cette époque (Je reviendrai sur cet aspect en conclusion de cet article).
Ne procédant à aucune analyse du discours, et s’en tenant seulement au slogan de l’autodétermination, Benjamin STORA va partir dans tous les sens pour tenter de comprendre le « mystère De Gaulle », à savoir comment le général de GAULLE, appelé pour faire « l’Algérie française », a pu en venir à octroyer l’indépendance-sécession.
Pour ce faire, Benjamin STORA va procéder à une sorte d’enquête dans plusieurs directions.
Il procède, dans un premier temps, à un panorama de la société française de la fin des années 50, y constate son rajeunissement après le « baby-boom » de l’après-guerre, le désir de consommation et de loisirs qui atteint l’ensemble de la population, passe en revue les livres à succès et les films populaires, mais sans en tirer aucune conclusion.
Puis Benjamin STORA retient cinq raisons stratégiques qui, selon lui, ont influencé la décision du général de GAULLE d’accorder l’indépendance à l’ALGÉRIE et de la palcer sous l’égide du FLN :
- doutes sur la possibilité de l’intégration des musulmans qui représenteraient alors le tiers des députés à l’Assemblée nationale. En effet, le général de GAULLE avait une vue statique de la situation et imaginait que le vote des musulmans, même jouissant de tous les droits, ne pourrait être que « racial ». C’est son fameux NON à « Colombey-les-deux Mosquées ». L’avenir l’aura démenti, car aujourd’hui, alors que la France est affaiblie du point de vue de la conscience de son identité nationale et occidentale, on constate tout de même une forte capacité d’assimilation de la part de la grande majorité des jeunes d’origine d’Afrique du Nord, même s’il existe un secteur notable plus ou moins sensible à l'islamisme.
- la difficile victoire par les seules armes. De GAULLE, qui n’était ni un stratège ni un visionnaire, c’est le moins qu’on puisse dire, n’avait pas compris la nature de la guerre en ALGÉRIE : le FLN ne combattait pas pour "l'autodéterrmination". Il combattait pour l'Indépendance. Or, le général de Gaulle s'imaginait qu’il suffisait de porter quelques coups rudes à l’ennemi pour l’amener à la table de négociation. Benjamin STORA ne souligne pas du tout cet aspect de la psychologie du général de GAULLE. Ainsi le plan CHALLE a débuté seulement le 6 février 1959, et dès juillet, elle se trouve en plein rendement. Pourtant, dès septembre 1959, le général de GAULLE veut négocier. Le moins doué des stratèges aurait attendu des défections massives, qui d’ailleurs commençaient, jusqu’à ce que la direction de FLN de l’extérieur (TUNIS) perde toute sa substance et se rende à CANOSSA. Car la solution du conflit était bien évidemment aussi politique.
- l’immigration algérienne active. Cette immigration n’a jamais impressionné le général de GAULLE. D’ailleurs, lorsque, s’imaginant qu’ils sont craints par de GAULLE puisqu’il négocie avec eux, les dirigeants du FLN commettent, le 17 octobre 1961, l’erreur d’organiser une manifestation FLN en France, la répression de l’appareil policier sera féroce. Le général de GAULLE leur a fait bien comprendre que, pour lui et dans tous les domaines, l’ALGÉRIE ce n’est pas la FRANCE : ils n’ont donc rien à y organiser. Les dirigeants du FLN ont bien intégré la leçon et n’y reviendront plus, à part pour le collectage discret de fonds, et encore en se faisant aider par certains Français. S’il n’était pas un stratège, le général de GAULLE avait, par contre, le sens de l’État. Par conséquent, Benjamin STORA se trompe en voyant dans l’immigration algérienne en France une raison expliquant les décisions du général de GAULLE en ALGÉRIE.
- Une guerre trop chère. On se demande comment Benjamin STORA peut tomber dans le panneau de cette démagogie. Il est notoire que le général de GAULLE n’hésitait pas à utiliser les procédés démagogiques pour faire passer ses vues dans l’opinion. Je rappelle simplement que durant toute la guerre d’Algérie la FRANCE connaissait le plein-emploi et que nous étions dans la période dite des « Trente glorieuses ». Une guerre n’est jamais chère qu’au regard de ses objectifs et du coût en vies humaines supportable par la société, le niveau de « supportabilité » variant d’ailleurs selon les périodes (aujourd’hui, il est proche de 0, ce qui n’était pas le cas dans les années 1950-1960). Par conséquent, Benjamin STORA se trompe. La « cherté monétaire » de la guerre ne peut sérieusement être admise comme raison stratégique prise en compte par le général de GAULLE pour « l’affaire algérienne ».
- Sortir la FRANCE de l’isolement international. Sur ce point aussi, Benjamin STORA fait, à mon avis, preuve de naïveté. Le général de GAULLE n’avait aucune considération pour les résolutions de l’O.N.U. qu’il appelait le « machin ». Par contre, on peut imaginer qu’il espérait, en octroyant, de cette façon, l’indépendance à l’ALGÉRIE, pouvoir alors exercer une sorte de magistère "politico-moral" sur les pays non-alignés. Si c’était là son but, il n’en fut pas payé de retour. En outre, la FRANCE étant encore à l’époque une puissance militaire de niveau mondial, il aurait pu imposer ses choix aux ETATS-UNIS. Par conséquent, il n’est pas certain que ce soit une raison vraiment prise en compte par le général de GAULLE.
Par contre, Benjamin STORA souligne avec raison les risques pris par le général de GAULLE, en toute conscience d’ailleurs : division de l’Armée (je dirais plutôt anéantissement), sacrifice des musulmans pro-français : 120.000 musulmans se battent contre les groupes armés (ALN) du FLN en tant que paysans-harkis, auxquels s’ajoutent les musulmans enrôlés dans l’Armée française, en tant qu’appelés ou engagés volontaires (tirailleurs, marine nationale, etc.). Benjamin STORA reconnaît d’ailleurs qu’en 1959, « la population musulmane n’a pas encore totalement basculé dans le camps nationaliste indépendantiste. (…) La situation est incertaine, rien n’est véritablement joué ». (7)
Benjamin STORA voit également un ultime danger : le risque de la constitution d’une entité indépendante algérienne-française autonome séparatiste, sur une portion du territoire algérien, qu’aurait envisagé des cercles militaires et français par mimétisme du modèle sud-africain d’apartheid, alors bien vivant.
Je pense que Benjamin STORA exagère ce risque. Les militaires n’ont pu faire qu’un putsch contre le Chef de l’État en avril 1961 et il n’était pas question pour eux de partition. C’est la France qui a fait l’unité de l’ALGÉRIE et lui a donné son nom. Les militaires putschistes rejetaient une telle solution. Quant à ceux qui se sont engagés dans l’O.A.S., ils ne sont qu’une minorité.
Quant à la population « pieds-noirs » (1 million), issue pour l’essentiel d’immigration espagnole, italienne et française, elle n’avait pas conscience de constituer un peuple spécifique et, pour son avenir, s’en remettait à la FRANCE.
En outre, contrairement aux Sud-Africains, la population « pieds-noirs » n’avait pas d’élite politique, économique et surtout intellectuelle, qui aurait pu lui donner des raisons de se constituer en organisme autonome (Albert CAMUS constitue une exception). Par conséquent, contrairement à ce qu’envisage superficiellement Benjamin STORA, même si cette idée est apparue sur quelques tracts, la population « pieds-noirs » n’aurait jamais pu constituer une entité autonome en ALGÉRIE. En effet, n’ayant pas conscience d’appartenir à un peuple et manquant totalement d’une élite issue de son sein, elle n’aurait jamais eu l’énergie nécessaire, ni la force psychique de réaliser un tel projet. (8)
Sur le point de vue de l’élite, la masse musulmane, pourtant défavorisée socialement et politiquement, était mieux dotée, car compte tenu de son nombre (9 millions officiellement), une élite relativement nombreuse s’était déjà formée en 1950-1960, sur la base soit de la culture française, soit sur celle de la culture arabe et arabo-musulmane (Oulémas). Cela s’est bien senti dans la conduite de la guerre par le FLN.
On peut d’ailleurs remarquer, et Benjamin STORA le fait, l’espèce de mimétisme à l’égard de la France dans les sigles : F.L.N. algérien (Front de Libération Nationale) et C.F.L.N. (Comité Français de Libération Nationale issu de la Résistance, O.S. (Organisation Spéciale, algérien) et A.S. ( Armée Secrète, également issue de la Résistance française), et même O.A.S. pour les « pieds-noirs », G.P.R.F. (Gouvernement Provisoire de la République Française en 1945) et G.P.R.A. (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) en 1958 . C’est un signe de l’imprégnation de la France sur l’ALGÉRIE, qui n’a d’ailleurs pas disparu encore aujourd’hui.
Il est dommage que Benjamin STORA ne s’en tienne qu’aux faits bruts et à leur présumé enchaînement causal sans tenter d’analyser l’état psychique des diverses communautés algériennes d’alors, ce qui l'empêche, à mon avis, de parvenir à une compréhension globale de cette période historique.
Bien sûr, Benjamin STORA s’essaie à l’analyse psychique, pour ce qui concerne les appelés du contingent en ALGÉRIE, selon lui complètement démoralisés, en rappelant le film de Jean-Luc GODARD « A bout de souffle », avec Jean-Paul BELMONDO, en jeune délinquant devenu criminel. Mais sa comparaison est un contre-sens, ce film montre un jeune homme, trahi par celle qu’il aimait, préférant plutôt mourir l’arme à la main tué par la police que de s’enfuir, comme il lui était possible. (9)
Benjamin STORA expose par la suite la situation avant le discours du 16 septembre 1959, puis les diverses réactions au discours du général de GAULLE prononcé le 16 septembre 1959 :
- les réactions françaises, celle de la gauche, de la droite, des « pieds-noirs », de l’Armée, en notant que général de GAULLE se sent libéré de toutes les pressions pro-Algérie française ;
- les réaction des dirigeants du FLN, à TUNIS, qui s’entre-déchirent, ne savent pas comment prendre l’offre. , craignent un piège et décident d’attendre. « Accaparés par leur divisions internes, confrontés à une possible défaite militaire, ils ne s’attendent en rien à l’ouverture politique proposés par de GAULLE le 16 septembre 1959. » (10)
Il ressort de l’exposé de Benjamin STORA, que le discours du général de GAULLE constitue une véritable bouée de sauvetage pour les dirigeants de l’insurrection, qui, en réplique, appellent à la « lutte à outrance », selon leur propre expression.(11)
Dans un dernier chapitre, faisant preuve d’une totale objectivité, Benjamin STORA dévide le fil des évènements jusqu’à l’Indépendance.
Puis vient le moment de la conclusion, où Benjamin STORA nous dévoile son diagnostic sur le « mystère de GAULLE ».
Force est de constater que les réponses qu’il nous donne sur ce « mystère » se révèlent décevantes et proches des lieux communs.
Benjamin STORA avance plusieurs raisons :
1) le général de GAULLE aurait changé d’optique, car il ne croyait plus en la possibilité d’une « Algérie française » telle qu’elle existait depuis la conquête et entendait modifier le statu quo (page 185). Mais qui voulait conserver le modèle colonial ?
2) « l’indépendance était inéluctable ». Benjamin STORA ne fait qu’entériner le résultat. Ce n’est pas une explication. Car il y a plusieurs sortes d’indépendance.
3) « le général de GAULLE voulait sortir de l’engrenage colonial pour garantir au mieux les intérêts de la France et préserver son influence. » Cela n’est pas une explication du mystère, mais un objectif politique qui d’ailleurs peut être discuté quant au moyen d’y parvenir.
Au final, Benjamin STORA, se contentant de justifier ce qui est arrivé, ne parvient pas à éclaircir le mystère de GAULLE, comme il nous l’avait promis. En effet, la question qu’il nous proposait de résoudre était celle-ci : Pourquoi, parvenu au grâce aux partisans de « l’Algérie française », le général de GAULLE a mené l’ALGÉRIE à l’indépendance ?
Benjamin STORA ne parvient pas à répondre à sa propre question parce qu’il s’en tient aux faits bruts, cherchant entre eux une relation de cause à effet, alors qu’il conviendrait plutôt de remonter à la personnalité du général de GAULLE, révélée dans des évènements antérieures.
LES DEUX DISCOURS
Pourtant, Benjamin STORA aurait pu parvenir à résoudre ce « mystère » s’il avait prêté plus d’attention à une phrase d’un brillant journaliste-directeur de PARIS-MATCH, Jean FERRAN qui, dans l’édition du 19 septembre 1959 de ce magazine, écrivait à propos du discours du 16 septembre 1959 prononcé par le général de GAULLE : « Les historiens de l’avenir inscriront cette date du 16 septembre dans les mêmes caractères que celle du 18 juin. » (15)
Le plus étonnant est que Benjamin STORA nous rapporte cette phrase du célèbre journaliste, mais de façon tout à fait superficielle. Il la comprend seulement dans son sens littéral, comme justifiant le choix de son sujet. Cependant, si on suit la suggestion du journaliste plus en profondeur, on constate effectivement certaines analogies entre les deux discours du général de GAULLE : absence de définition de la nature de la guerre, absence de toute référence à l’Empire colonial français comme réservoir de ressources en hommes et en matériels pour continuer la guerre, préférence exclusive pour les seuls organismes étatiques (Empire anglais, Etats-Unis) et les « spécialistes » pour continuer la guerre, sans appel à la participation directe du peuple considéré comme simple spectateur d’un combat chevaleresque, etc.
Naturellement, dans le discours du 18 juin 1940, le général DE GAULLE se comporte en authentique patriote, inattaquable quant au fond, et qui ne peut que susciter l’admiration pour son énergie et son courage.
UNE POSITION D’ATTENTE
Comme je l'ai dit plus haut, se limitant superficielllement au mot « magique » d’autodétermination, Benjamin STORA n’entreprend pas une analyse politique en profondeur du discours du 16 septembre 1959.
Tout d’abord, dans son discours du 16 septembre 1959, il convient de remarquer que le général de GAULLE manifeste un certain mépris pour la population musulmane.
Bien sûr, le général de GAULLE parle ainsi pour effrayer les Français afin qu’ils rejettent avec lui l’option « Algérie française », dont il laisse entendre que cette option coûterait fort cher à la France, encore plus cher qu’elle l’est déjà.
Car si, en 1958 il n’avait pas véritablement arrêté sa position sur l’ALGÉRIE, comme le démontrent ses confidences contradictoires à ses proches, une fois installé au pouvoir, le général de GAULLE est, d’évidence, pris par la passion de la « grande politique » internationale, comme le note justement Benjamin STORA.
C’est ainsi que le général de GAULLE perd tout intérêt pour l’ALGÉRIE qui le limite dans sa politique internationale, et éprouve certainement une grande répulsion pour la question algérienne qu’il va s’efforcer de résoudre le plus rapidement possible en cherchant une solution qui facilitera sa politique internationale.
Cette répulsion, sinon ce mépris, apparaît dans l’expression même de son discours :
«.. devant la France, un problème difficile et sanglant est posé :celui de l’Algérie. Il nous faut le résoudre. » (16). Les mots sont souligné par moi. Tout est exprimé de façon impersonnelle. Comme si le problème de l’ALGÉRIE n’était pas aussi celui de la France, et dont chaque Français est responsable.
« Là végètent des populations qui, doublant tous les trente-cinq ans, sur une terre en grande partie inculte et dépourvue de mines, d’usines, de sources puissantes d’énergie, sont pour les trois-quarts, plongées dans une misère qui est comme leur nature. » (17)
C’est dans ces conditions que, dans son discours du 16 septembre 1959, le général de GAULLE adopte une position médiane (ou centriste) parmi les deux options possibles.
En effet, le général de GAULLE rejette l’option « Algérie française » qui, intégralement réalisée, aboutirait en réalité, semble-t-il craindre, à la transformation de la nation française en nation franco-arabe, perspective qu’il exècre au plus haut point selon divers témoignages. Il faut reconnaître que seul un chef de guerre, un visionnaire, un meneur d’hommes et un révolutionnaire aurait pu réaliser l’option « Algérie française ». S’il est un véritable homme d’État, ce qui est déjà beaucoup mais pas suffisant, il n’a en rien les qualités d’un visionnaire, d’un stratège, d’un révolutionnaire.
Il convient d’observer également que le général de GAULLE a déjà près de 70 ans . À cet âge, la plupart des gens évite des solutions aussi aventureuses. On connaît la fameuse tirade, très expressive de son état psychique : : "Eh bien ! mon cher et vieux pays, nous voici donc ensemble, encore une fois, face à une lourde épreuve."
Il rejette bien sûr l’option lndépendance-sécession, selon lui contraire aux intérêts de l’ALGÉRIE, et accompagne son rejet d’une série de menaces : partition du pays, coupure de subventions, etc. Mais il en décrit les conséquences avec une certaine indifférence et même avec arrogance, sans en envisager les conséquences psychiques dans les masses musulmanes.
Le général de GAULLE exprime alors sa préférence pour l’option Indépendance en coopération avec la FRANCE en ce qui concerne l’économie, l’enseignement, la défense, les affaires étrangères. Il s'agit donc, en fait, d'une semi-indépendance.
Le général de GAULLE a choisi d’adopter, consciemment ou non, une position médiane entre les deux options possibles (Algérie française ou Algérie indépendante), en réalité une position d’attente, donc une position intenable dans une situation révolutionnaire ou de crise aiguë, comme c’est le cas de l’ALGÉRIE de cette époque.
N’ayant pas compris la situation de l’ALGÉRIE, il croit avoir le temps devant lui. La preuve de cette illusion qu’il entretient pour lui-même apparaît dans les mesures sociales dont il se prévaut et dont le caractère dérisoire prêterait à rire, si dans le même temps ne se déroulait pas une tragédie.
Ainsi, par exemple, le général de GAULLE déclare le plus sérieusement du monde que « le nombre de musulmans dans la fonction publique a augmenté de 5.000 »., alors qu’il aurait fallu faire tomber sur l’ALGÉRIE une pluie musulmane de préfets, sous-préfets, directeurs d’administration, chefs de service, d'officiers supérieurs, etc. (sans oublier le secteur privé qu’on aurait mis sous pression), pour transformer la situation socio-politique de l’ALGÉRIE, créer des situations, des intérêts à préserver, etc. La population européenne, toujours sous le charme de la « fraternisation » de mai 1958, comme le constate Benjamin STORA, ne s’y serait pas opposée. Quant à l’Armée, elle aurait même imposé ces mesures manu militari, s’il l’avait fallu.
Mais le général de GAULLE était un homme d’un autre âge, plutôt d’esprit conservateur, et n’a pas eu l'audace d’imposer de telles mesures (peut-être ne les a-t-il même pas imaginées ?).
Il s’en est donc tenu à sa position attentiste, à savoir l’option Indépendance-Association, en bref une position centriste. Comme je l’ai dit plus haut, dans une situation de crise aiguë, une position centriste est impossible à tenir. Si elle n’est pas tout simplement éliminée, elle rejoint toujours l'un des deux extrêmes qui s'opposent.
Ce fut le cas du général de GAULLE. Il faillit périr de ses choix intiaux, puis ayant survécu, il rejoignit l’un des deux partis extrêmes qui s'opposaient, le FLN, volens nolens (18), mais en s’en faisant une raison, comme un mauvais moment à passer avant de pouvoir enfin s’adonner librement à la « grande politique internationale ».
En effet, ni le FLN ni les partisans de l’Algérie française n’accepteront son option d'indépendance-association.
Le FLN va continuer le combat, ses attentats, son terrorisme, ce qui gênera énormément le général de GAULLE pour mener sa grande politique internationale, comme le note fort justement Benjamin STORA. Requinqué devant les masses musulmanes par l’offre de négociation du général de GAULLE, le FLN voit sa influence s’accroître, dès 1960.
Les partisans de l’Algérie française vont protester de diverses manière, puis créeront l'OAS, qui tentera d'imiter les méthodes terroristes du FLN, ce qui aura pour effet d’exaspérer le général de GAULLE.
L’exaspération du général de GAULLE le portera de plus en plus à négocier avec le FLN, jusqu’à céder à pratiquement à toutes les revendications de ce dernier, comme le rapporte Benjamin STORA à propos du négociateur de BROGLIE.
Bientôt ce fut les négociations avec le FLN, suivies du simulacre des accords d’ÉVIAN (jamais appliqués) intervenus le 19 mars 1962 et l'octroi de l'indépendance le 5 juillet 1962.
Telle est à mon avis la clé du mystère DE GAULLE et de son choix pour l’ALGÉRIE question que se posait Benjamin STORA sans parvenir à la solutionner.
Le général de GAULLE a donc été contraint de régler « un problème » qu’il ne pensait pas avoir à résoudre à son retour au pouvoir, retour qu’il envisageait comme devant essentiellement en finir avec la « dictature des partis » au parlement en FRANCE.
Devant lui, s’est donc dressé le problème de l’ALGÉRIE qu’il a dû assumer plutôt malgré lui.
Or, un obstacle que la nécessité historique a dressé devant soi se résout toujours soit avec l’individu soit contre lui.
Peut-être le général de GAULLE en était-il conscient ?
En toute hypothèse, comme on peut le constater, ici aussi, la maxime stoïcienne, rappelée par SÉNÈQUE dans sa lettre n°107 à LUCILIUS, apparaît toujours appropriée :
"DUCUNT FATA VOLENTEM, NOLENTEM TRAHUNT"
Voici ma traduction :
"Les Parques conduisent [sur le char de triomphe] celui qui veut son destin,
celui qui le refuse, elles le traînent [comme un esclave]."
(Les Parques sont le nom des divinités (féminines) du destin dans la mythologie chez les Romains. Elles correspondent aux Moïra grecques.)
Pierre Marcowich
(1) Benjamin STORA - LE MYSTÈRE DE GAULLE - Son choix pour l'Algérie - Robert Laffont, 2009 - 264 pages ;
(2) Ibidem, page 185 - PARTI DES TRAVAILLEURS, courant trotskiste dit « lambertiste », membre de la IVème Internationale, qui vu passer dans ses rangs un certain nombre de militants, élèves de l'E.N.A., entre autres, qui devaient plus tard se recycler en tant que dirigeants du PARTI SOCIALISTE ou dirigeants des médias officiels ;
(3) Ibidem, page 241 ;
(4) Henri ALLEG - LA GUERRE D’ALGÉRIE » - Tome III – Temps Actuels, Paris, 1981 - 613 pages ;
(5) Henri ALLEG - LA GUERRE D’ALGÉRIE » - Tome III – opus cité, page 157 ;
(6) Alain-Gérard SLAMA - « LA GUERRE D’ALGÉRIE – Histoire d’une déchirure » - Gallimard, 1996 – 176 pages ;
(7) Benjamin STORA - LE MYSTÈRE DE GAULLE - Son choix pour l'Algérie – opus cité, pages 91 et 92 ;
(8) C’est d’ailleurs pour la même raison qu’un fois transportés en France, les pieds-noirs, dans leur ensemble, n’ont jamais pu s’organiser en groupe de pression important, ni avoir de représentation autonome pour pérenniser leur identité, de sorte que celle-ci est en train de disparaître par assimilation, car non transmise à leurs enfants ;
(9) Ibidem, page 180 ;
(10) Ibidem, page 151 ;
(11) Ibidem, page 148 ;
(12) Ibidem, page 170 ;
(13) Ibidem, page 188 ;
(14) Henri ALLEG - LA GUERRE D’ALGÉRIE » - Tome III – opus cité, page 574 ;
15) Benjamin STORA - LE MYSTÈRE DE GAULLE - Son choix pour l'Algérie – opus cité, page 20 ; (16) Ibidem, pages 235-236 (mots soulignés en gras par Pierre Marcowich) ; (17) Ibidem, page 237 (mots soulignés en gras par Pierre Marcowich) :
Un ami visiteur du site me fait remarquer que, si Oswald Spengler était connu, hors de son Allemagne, dès 1924 dans le monde entier (États-Unis, Espagne, Amérique du Sud, Canada), il ne l'était pas en France, où la première édition a eu lieu seulement en 1948, alors que Monsieur Mohand TAZEROUT (1), germaniste éminent, l'avait fort bien traduit, avec l'accord de Spengler, depuis 1931.
Bien sûr, il était connu en France, mais dans des cercles très restreints de philosophes de l'histoire, de germanistes ou de germanophiles.
Il y a, à mon avis, deux raisons à cette ignorance de la part des élites françaises.
I) A droite et à l'extrême droite, le magistère intellectuel était tenu, de 1910 à 1940, par le Parti de Charles Maurras, l'Action Française.
Comme chacun sait, l'Action Française était royaliste, mais ce n'est pas cela le plus important.
L'essentiel était que l'AF véhiculait une idéologie d'immobilisme et surtout de retour en arrière. Il lui fallait absolument stopper le courant de l'histoire : abolition de la République, retour aux corporations, autonomie des provinces, renaissance des langues provinciales (félibriges), comme cela existait sous l'Ancien Régime. Enfin et surtout, Maurras souffrait d'une méconnaissance totale de l'importance de l'aspect psychique de la politique. Pour lui seul comptait la politique de force, sans jamais prendre en compte le point de vue stratégique. D'où l'aveuglement pathétique de Maurras en 1940. Il a cru jusqu'à la fin que c'était la même guerre qu'en 1914-1918.
Aujourd'hui, nous avons du mal à imaginer l'influence intellectuelle immense qu'a exercée l'Action française sur les esprit de droite, même après 1945 et la déchéance de Charles Maurras. Pourtant, récemment, la France a expérimenté deux hommes politiques de formation maurrassienne :
II) A gauche et à l'extrême gauche ,c'est encore plus évident. De 1920 et jusqu'en 1970, les élites de gauche étaient pris par le fanatisme de la nouvelle religion scientiste du Progrès, et surtout par son avatar, le marxisme.Alors, il n'était pas question pour elle d'admettre que la Civilisation européenne pourrait disparaître un jour, comme toutes les autres qui l'ont précédée.
Les élites de gauche refusaient d'admettre que, comme Oswald Spengler le pense, l'histoire de l'Humanité n'a pas de but, que le Prolétariat (aujourd'hui, les "pauvres", "les exclus") ne sont pas une classe qui peut sauver l'humanité, qu'en fait les luttes pour les salaires relevent plutôt du "panem et circences" de la Rome décadente, et que l'expansion impérialiste est non pas la spécificité du seul capitalisme, mais celle de la culture occidentale tout entière (secteurs économique et intellectuel, morale, philosophie, idéologie politique (démocratie), vision artististique, vestimentaire et même alimentaire, etc.). Cela, la gauche ne pouvait pas l'accepter à l'époque et ne peut toujours pas l'accepter.
J'ai d'ailleurs lu un livre relativement récent (1987) sur l'Allemagne(2) écrit par deux intellectuels communistes, qui plus est, germanistes et qui se bornent tout simplement à noter que Spengler est très "abstrus", c'est-à-dire difficile à comprendre, voire obscur ; ceci pour éviter d'en parler, tellement le rejet est fort pour préserver leurs propres préjugés sans avoir à les discuter.
Voilà ce qui, à mon avis, explique la grande ignorance des oeuvres de Spengler en France, encore que ses idées commencent à se répandre, même chez d'anciens communistes.
Par conséquent, on peut considérer que l'ignorance d'Oswald Spengler par les élites françaises par rapport aux autres grands pays occidentaux constitue une spécifité qu'on peut considérer comme faisant partie de ce qui est aujourd'hui appelé "l'exception française".
Pierre Marcowich
(1) Je me demande si Monsieur Mohand TAZEROUT ne serait pas d'origine kabyle.
(2) Histoire de l'Allemagne contemporaire, Gilbert BADIA, Messidor/Editions Sociales, Tome 1, République de Weimar - IIIème Reich, page 140