L’éminente helléniste, Jacqueline DE ROMILLY, nous retrace la vie et les aventures d’ALCIBIADE, héros éponyme de l’ouvrage qu’elle écrivit en 1995. (1)
Jacqueline DE ROMILLY dépeint la situation de la GRÈCE durant la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE qui opposa ATHÈNES à SPARTE et devait durer 27 ans (431 av. J.C.-404 av. J.C.) pour se terminer par la défaite définitive d’ATHÈNES.
ALCIBIADE (450 av. J.C.-404 av. J.C.) était le pupille de l’éminent homme politique athénien, PÉRICLÈS, qui dirigea, durant 15 ans, ATHÈNES alors à son apogée politique et culturelle. C’est avec PÉRICLÈS que commença, à son initiative, la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE.
Le mobile de cette guerre entre les deux cités, rivales depuis toujours, était la domination politique de l’ensemble la GRÈCE, non pas pour bâtir un État centralisée, mais pour instaurer dans chacune des cités-États, la démocratie, par laquelle, l’élite nobiliaire dirigerait la πόλις (=ville) avec le soutien du peuple au prix de certaines concessions, sachant que le peuple était composé uniquement des hommes libres (artisans et ruraux des alentours de la ville) à l’exclusion des femmes, des esclaves et des étrangers.
Il en ressortirait une proximité politique qui favoriserait le rassemblement des cités-États autour d’ATHÈNES qui accroîtrait ainsi sa puissance, comme elle l’avait commencé de le faire en constituant un système d’alliance avec d’autres cités, aux institutions démocratiques, dit Ligue de Délos, et en puisant largement dans le Trésor de la Ligue pour bâtir sa propre flotte et l’Acropole. Pour sa part, SPARTE avait créé la Ligue du Péloponnèse avec des cités à système oligarchique.
La guerre pouvait commencer entre les deux cités rivales, qui pourtant 50 ans plus tôt, aux THERMOPYLES et à SALAMINE, avaient combattu ensemble et battu définitivement l’Empire Perse.
PÉRICLÈS avait choisi une stratégie qui ne fut pas suivie après sa mort, à savoir se servir de la prééminence d’ATHÈNES sur la mer, et se garder des combats terrestres où excellait SPARTE.
Malheureusement pour ATHÈNES, les successeurs optèrent de combattre SPARTE et ses alliés sur le terrain, et s’engagèrent en profondeur dans le PÉLOPONNÈSE, où, malgré des succès initiaux, ils subirent bien des déconvenues que nous rapporte en détail Jacqueline DE ROMILLY.
Jacqueline DE ROMILLY nous rappelle également que cette époque vit se développer de façon prodigieuse la philosophie grecque, avec d’une part, les SOPHISTES, qui se disaient capables de défendre une thèse et son contraire, dès lors que cela pouvait convenir aux intérêts de l’homme en tant qu’individu, et d’autre part, SOCRATE et PLATON, qui introduisirent le rationalisme et les concepts abstraits (le bien, le beau, le juste, le mal, etc.) dans ce qui devait s’appeler la philosophie.
Comme le souligne Jacqueline DE ROMILLY, issu d’une famille très riche, ALCIBIADE vécut, du fait de sa parenté avec PÉRICLÈS, dans ce milieu privilégié, à proximité immédiate des cercles du pouvoir suprême où se prenait des décisions vitales pour l’avenir de la cité. En outre, ALCIBIADE fréquenta SOCRATE avec qui il était lié par une grande affection. Cette amitié est mise en scène dans le fameux ouvrage « LE BANQUET » de PLATON.
Mais, nous rapporte Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE avait aussi une grande ambition politique qui le fit se détacher peu à peu de l’influence de SOCRATE.
Jacqueline DE ROMILLY nous décrit en détails, comment grâce à son immense fortune, il s’y prit pour flatter le peuple, comme il est d'usage dans les démocraties encore aujourd’hui. Son but était d’obtenir des voix pour se faire élire « stratège », c’est-à-dire dirigeant politique et militaire de la cité pour une année.
Mais, contrairement à aujourd’hui où, en général, c’est avec l’argent publique que les politiciens flattent la foule, ALCIBIADE utilisa sa fortune personnelle pour se faire élire stratège de la cité : fêtes, cadeaux, dons d’argent aux personnes pouvant influencer le peuple (δεμος), courses aux Olympiades (sportives) avec des équipages magnifiques et les plus puissants, sacrifices ostentatoires aux dieux, rôles au théâtre, etc.).
Il n’utilisa pas que sa fortune pour parvenir à se faire élire, il utilisa aussi son art de la séduction, car il était très beau physiquement.
Il était tellement beau qu’au Moyen-Âge, où le souvenir de l’histoire grecque s’était un peu dilué, certains pensaient qu’il était une femme. Qui ne se souvient des premiers vers de la « BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS », dans lesquels François VILLON évoque le nom d'ALCIBIADE (Archipiadès) :
Dites-moi où n’en quel pays
Est Sylvia la belle Romaine,
Archipiadès, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan ?
Selon Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE séduisait aussi bien les hommes que les femmes, par son regard, son sourire. François VILLON avait raison : ALCIBIADE avait une beauté « trop plus qu’humaine ». En outre, nous dit Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE savait également charmer par sa grande intelligence et ses paroles. Mais, il trompait aussi beaucoup de monde, de sorte qu’il se fit beaucoup d’ennemis. Il le découvrira dans ses entreprises politiques.
Jacqueline DE ROMILLY nous relate comment il parvint à convaincre les Athéniens de l’élire comme stratège en leur proposant un plan extraordinaire. Il s’agissait d’aller conquérir les villes grecques de la SICILE, en particulier SYRACUSE, la plus puissante, pour s’emparer des ressources matérielles, humaines et militaires de l’île et les retourner contre SPARTE. Il faut reconnaître que c’était une idée géniale. Jacqueline DE ROMILLY ne le précise pas, mais il me semble qu’en fait ALCIBIADE reprenait la stratégie préconisée par PÉRICLÈS qui n’avait jamais été appliquées. L’entreprise était tout de même assez risquée, car SYRACUSE était très forte. Beaucoup d’Athéniens s’opposèrent à ce projet. Mais ALCIBIADE parvint à séduire littéralement le peuple athéniens, et alors qu’il demandait trente trières pour son expédition, il en obtint finalement trois cent (300 !).
Cependant, durant cette expédition qui s’avéra difficile, ALCIBIADE est accusé d’avoir commis en réunion des sacrilèges contre les dieux. On lui ordonne de revenir pour être traduit devant le Tribunal du Peulple. Il comprend qu’il va être exécuté et déserte. Il passe alors au service de SPARTE. Le discours d’ALCIBIADE que nous relate Jacqueline DE ROMILLY, rapporté par l’historien THUCYDIDE, est stupéfiant de naturel et de bonne foi évidente pour quelqu’un qui vient de commettre un acte de haute trahison.
Il parvient à convaincre les dirigeants de SPARTE de lui donner la conduite d’une armée qui mèna la vie dure aux Athéniens. Mais les Spartiates commencent à se méfier de lui et lui donnent la direction avec d’autres stratèges d’une flotte chargée de conquérir les îles grecques de la Mer égée. En réalité, les autres stratèges sont chargés de l’éliminer discrètement. ALCIBIADE en est averti, peut-être par l’épouse du Roi de SPARTE qu’il avait, dit-on, séduite, lors de son séjour à SPARTE. Il commet alors une seconde trahison, mais cette fois-ci au dépens de SPARTE. Traversant vers l’Est la Mer Égée, il pénètre dans l’Empire Perse, et se rend chez le satrape, THYPHAINE, un homme perfide, cruel, au-delà de toute raison, comme le sont les Perses selon les Grecs. ALCIBIADE parvient à le séduire et devient son conseiller le plus écouté. Il excite le satrape contre SPARTE. Il demande au satrape de financer son entreprise de retour à ATHÈNES.
Quant il revient à ATHÈNES, il est accueilli en héros. Mais sa gloire dure à peine cent jours. Il est à nouveau ostracisé. Il se réfugie en CHÉRONÈSE (THRACE) où il a amassé une fortune en biens immobiliers et monétaires, en attendant un retour triomphal à ATHÈNES. Mais, son heure est passée. Même ses efforts tout à fait gratuits pour sauver du désastre une armée athénienne débarquée en CHÉRONÈSE pour se battre contre l’armée de SPARTE sont méprisés. L’armée d’ATHÈNES sera détruite sous ses yeux.
Jacqueline DE ROMILLY reconnaît qu’elle est séduite par la personnalité d’ALCIBIADE, mais elle veut tirer des leçons politiques pour aujourd’hui de sa vie. En fait, elle ne tire que des leçons de morale qui sont plutôt anachroniques. L’Europe ne doit pas faire comme ALCIBIADE, demander de l’aide aux Barbares ( ?), ni jouer une ville contre l’autre. (elle écrit cela en 1995).
La première leçon politique, pour Jacqueline DE ROMILLY, c’est que les rivalités personnelles paralysent l’État. Ainsi, nous dit-elle, ALCIBIADE et son rival NICIAS (partisan d’un arrangement avec SPARTE) ont paralysé l’État, alors qu’ils ne s’opposaient que dans la politique extérieure. Justement, a-t-on envie de répondre à Jacqueline DE ROMILLY, la politique extérieure est un élément essentiel de la vie d’un État. On ne peut faire une bonne politique intérieure que si on a une bonne politique extérieure. Aujourd’hui, c’est le contraire, il n’y a pratiquement pas de rivalité en politique extérieure, alors que, sur le plan intérieur, social et économique, il y a un consensus, rompu au moment des élections où chaque parti tente de séduire la foule par des promesses du type "panem et circences".
Les « affaires » sont aussi à méditer, nous dit Jacqueline DE ROMILLY. Sur ce point, il y a une différence de nature. ALCIBIADE ne s’est jamais enrichie sur le dos des ATHÉNIENS. Les « affaires » concernent bien souvent des cas d’enrichissement personnel avec l’argent public.
Je pense que Jacqueline DE ROMILLY compare des périodes qui ne sont pas comparables. Il est vrai qu’elle est surtout helléniste.
Comme je l’ai déjà exposé dans ce blog (2) , la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE peut être utilement comparée avec la GUERRE DE TRENTE ANS (1618-1648) qui a vu s’affronter pour la domination de l’Europe alors en pleine expansion la France (Louis XIII et Louis XIV) l’Empire d’Autriche (SAINT-EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE) sur le territoire de l’Allemagne. Ici aussi par le jeu d’un système d’alliance tout aussi fluctuant, outre que les deux guerres ont duré environ 30 ans. Comme le démontre Oswald SPENGLER, du point de vue de la culture, ces deux périodes ont en commun d’être des périodes d’absolutisme (l’une du demos, l’autre du Roi), d’unité de la ville et de la campagne, de l’existence de trois « ordres » (patriciat, clergé et demos, d’une part, noblesse, clergé et tiers état, d’autre part).
Il me semble qu’il a manqué à ALCIBIADE, qui se fixait pour but le pouvoir suprême, un véritable plan. Il fut le type même de l’homme antique qui agit au coup par coup, s’en tenant toujours à l'instant présent. Par exemple, il a eu une idée géniale, tenter de s’emparer de la Sicile pour régler son compte à SPARTE, mais il se contente de séduire le peuple en le flattant, sans rechercher des appuis chez ses pairs de la classe dirigeante, et parmi ses alliés des cités grecques, outre les provocations inutiles du fait de sa vie privée.
ALCIBIADE aurait pu, à mon avis, alors devenir ce conquérant que la GRÈCE attendait. Au lieu de cela, ce fut ALEXANDRE soixante-dix ans plus tard, un autre Alcibiade, comme lui porté uniquement sur sa volonté de puissance, mais plus génial militairement, bien que, surtout, bénéficiant de la décadence profonde de l’Empire Perse qui était à peine commencée au temps d'ALCIBIADE.
Après son exil en CHÉRONÈSE (THRACE), on retrouve plus tard ALCIBIADE en Asie Mineure, isolé et abandonné de tous, poursuivi par les archers du nouveau Satrape qui, le voyant sauter à travers le feu pour se battre contre eux le glaive (xiphos) à la main pour un combat au corps à corps, s’enfuiront, et, à bonne distance, lui enverront une pluie de flèches. ALCIBIADE tomba, percé de coups. On dit que seule une femme qui l’aimait eut le courage de s’approcher de son corps ensanglanté, d’étendre sur lui son propre manteau et d’incinérer sa dépouille selon la coutume, en sacrifiant aux dieux.
Pierre Marcowich
(1) Jacqueline DE ROMILLY, « ALCIBIADE », Éditions de Fallois, 1995, 282 pages ;