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  • « LE FEU FOLLET » de Pierre DRIEU LA ROCHELLE

    Le 28/12/2009 à 21:21Commentaires (0)Ajouter un commentaire

    L’univers glauque et sans issue d’un toxicomane, c’est ce que Pierre DRIEU LA ROCHELLE décrit dans son roman « LE FEU FOLLET », publié en 1931 (1). 

    Le livre en main, on cherche à comprendre le sens de ce titre étrange qui évoque à la fois l’espièglerie et la mort. Quel est le message communiqué avec un tel titre qui n’est pas neutre ? le dictionnaire « Le Petit Robert » nous indique que le feu follet est « une petite flamme due à une exhalation de gaz (hydrogène phosphoré) spontanément inflammable ». Cela pour le sens propre. Au sens figuré, le même dictionnaire précise que cette expression « se dit d’une personne très vive, rapide, insaisissable ».  

    Après lecture de ce roman, il paraît difficile d’appliquer la seconde définition à Alain, le héros du roman. Heureusement, les auteurs du Petit Robert ont la bonne idée d’ajouter une citation du philosophe ALAIN (quelle coïncidence !) : « Devant le feu follet, l’un dit âme des morts, l’autre dit hydrogène sulfuré ». Sulfuré ou phosphoré ? Un philosophe n’est pas un chimiste. Peu importe, car c’est bien l’âme d’un homme déjà sous l’emprise de la mort que nous décrit Pierre DRIEU LA ROCHELLE. 

    Et pour faire parler et agir son héros déjà conscient d’être prisonnier de la mort, Pierre DRIEU LA ROCHELLE emploie le style de l’irréalité sur plusieurs pages de suite en alternance avec le style narratif : imparfait du conditionnel et imparfait de l’indicatif. Il en est ainsi en particulier dans la magnifique chapitre où Pierre DRIEU LA ROCHELLE nous expose l’état psychologie d’Alain, le héros du roman.  

    Alain est retourné dans sa chambre d’hôtel insatisfait de son rendez-vous avec sa maîtresse, une américaine, à qui il aimerait se raccrocher pour autant qu’elle lui manifeste un intérêt sincère, à présent que son épouse, elle aussi américaine, l’a abandonné à cause de son problème de drogue. Il éprouve alors le désir de se droguer à l’aide d’une seringue. Alain se parle à lui-même, comme s’il pouvait dominer la drogue, parler avec les gens, abattre le  mur qui le sépare d’eux : 

    « Il écarterait à peine le bras du corps et l’y ramènerait aussitôt : se frapper d’une aiguille. (…) Il irait à droite et à gauche, il irait vers les gens, il leur parlerait, comme s’il attendait d’eux quelque chose, comme s’il voulait partager avec la vie. Mais, en fait, il n’en serait rien. À l’encontre de ce que croit le vulgaire, les fantômes sont aussi inefficaces qu’ils sont intangibles. Il retardait si bien son désir que celui-ci finit par hésiter. » (2) 

    Puis, Pierre DRIEU LA ROCHELLE reprend le style narratif sur un ton qui lui est spécifique, à la fois familier et recherché. 

    Solitaire, sans véritable ami, car il les repousse dans sa détresse de drogué, Alain finira par se suicider. Ce qui donne l’occasion à Pierre DRIEU LA ROCHELLE de définir les motivations du suicide : 

    « Le suicide, c’est un acte, l’acte de ceux qui n’ont pu en accomplir d’autres. » (3) 

    Pierre DRIEU LA ROCHELLE nous fait également découvrir le milieu de la drogue dans les années 1930. à cette époque, la drogue sévit essentiellement dans les milieux bourgeois et petits-bourgeois. On s’y drogue entre gens éduqués et bien élevés. 

    Les gens du peuple apparaissent comme des ombres, la concierge de l’hôtel, deux camionneurs qui ramènent Alain sur Paris, décrits comme des gens simples et généreux. 

    Nous découvrons également les maisons de santé où Alain va tenter de se faire désintoxiquer. Au cas d’espèce, il s’agit d’une pension de famille tenue par un médecin et sa femme. Elle est fréquentée par toute une série de membres déchus de la société bourgeoise. Pierre DRIEU LA ROCHELLE décrit, avec beaucoup de verve, ce milieu picaresque, en particulier à l’occasion des repas : « Ce quarteron de toqués tranquilles, (…) c’était sa famille retrouvée » (4) 

    Le général De Gaulle, qui appartient à la génération de Pierre DRIEU LA ROCHELLE, devait avoir lu cet ouvrage, puisque, lors du putsch d’Avril 1961, il utilisa la même expression : « Un quarteron de généraux à la retraite… », non pas parce qu’ils étaient quatre, comme certains l’ont cru, mais, parce que, selon lui, ils n’étaient qu’une « poignée », une extrême minorité de l’Armée. 

    Il convient également de souligner le côté visionnaire de Pierre DRIEU LA ROCHELLE quand il écrit en 1930 : 

    « (..) on connaît les héros. Autrefois, on les voyait sur la place publique, maintenant on les voit et on les entend dans les cinémas. Et bientôt, par la télévision, leur recès* le plus intimes sera de verre ; alors règnera une totale fraternité. » (5) 

    *recès : résolution de la dernière séance de la diète perpétuelle de l’Empire germanique. Ici, "recès" signifie les dossiers intimes. 

    On reconnaît là le style de Pierre DRIEU LA ROCHELLE, à la fois familier et recherché, sans oublier l’ironie sur les héros et la fraternité. 

    L’ouvrage se termine par l’ajout d’un texte trouvé dans les dossiers de Pierre DRIEU LA ROCHELLE après sa mort : « L’Adieu à Gonzague », sorte d’adieu en hommage à un ami qui s’est suicidé. 

    Pierre Marcowich 

    (1) Pierre DRIEU LA ROCHELLE « LE FEU FOLLET »,suivi de « Adieu à Gonzague » Éditions Gallimard, 1931, renouvelé en 1959, 185 pages ;  

    (2) Ibidem, page 56 

    (3) Ibidem, page 159 

    (4) Ibidem, page 35 

    (5) Ibidem, page 139

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