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  • NIETZSCHE ET LE PROBLÈME DE LA CIVILISATION de Patrick WOTLING

    Le 24/09/2009 à 15:03Commentaires (0)Ajouter un commentaire

    Dans son passionnant ouvrage, NIETZSCHE ET LE PROBLÈME DE LA CIVILISATION (1),  Patrick WOTLING établit un panorama de la pensée philosophique de Friedrich NIETZSCHE en faisant ressortir progressivement les différentes méthodes d'analyse utilisées par NIETZCHE et pour ainsi dire imaginées par lui. Pour Patrick WOTLING, il n'y a pas d'évolution significative de NIETZCHE au fur et à mesure de la parution de ses ouvrages , de la « Naissance de la Tragédie » en 1872, au « Crépuscule des Idoles » en 1888, si ce n'est quelques évolutions de terminologie vers une plus grande précision (grand homme et surhumain, par exemple). On est porté à le croire, car Patrick WOTLING parvient parfaitement à nous démontrer l'unité et la cohérence de la pensée nietzschéenne à travers les procédés métaphoriques, la désacralisation de la morale et la formation de l'individu surhumain accompagnant l'éternel retour. En lisant ce livre, on se convainc volontiers que lorsque NIETZSCHE a commencé à publier en 1872, il avait déjà toute sa philosophie en tête. D'ailleurs, on s'en convainc volontiers si l'on considère qu'il définissait les conditions d'apparition du « grand homme » comme l'explosion soudaine d'une énergie longtemps retenue et extraordinaire. Je crois en effet que NIETZSCHE peut être assimilé à ce grand homme, ce surhumain, dont il prévoyait la venue dans notre civilisation européenne devenue, selon ses critères, nihiliste.

    L'ouvrage de Patrick WOTLING regorge de citations de NIETZSCHE prises aussi bien dans les ouvrages publiés avant et après sa mort que dans les publications appelées « Fragments posthumes » dont la connaissance apparaît essentielle pour la compréhension de la pensée nietzschéenne.

    Tout l'exposé de Patrick WOTLING vise à centrer la pensée nietzschéenne autour de l'apparition de l'être surhumain au terme d'une longue éducation (« dressage ») et l'advenue de l'éternel retour.

    C'est dans cette perspective, nous dit Patrick WOTLING, que NIETZSCHE utilise différentes méthodes pour démontrer à quel stade de décadence est parvenue la civilisation européenne qui a rendu l'homme européen malade, pessimiste, et souffrant du fait même de vivre, recherchant uniquement le plaisir et rejetant toute souffrance. Comme, en plus, l'homme européen a tué Dieu, alors il ne croit plus en rien, tout devient relatif ; il n'y a plus d'absolue. C'est pourquoi, Nietzsche qualifie la civilisation européenne de nihiliste, et la compare au bouddhisme hindoue (c'est à dire avant que ce bouddhisme ne devienne une nouvelle religion, comme en Chine). Or, rejetant le dualisme du Bien et du Mal, NIETZSCHE affirme que vivre totalement dans la joie, c'est accepter à la fois la souffrance et le plaisir, il n'y a pas d'opposition entre les deux (pas de dualisme). NIETZSCHE ne propose pas de narcotiques pour aider l'homme européen à supporter son mal de vivre. Les narcotiques de l'homme européen, c'est le fanatisme (du Progrès, de la Raison), c'est l'esprit de vengeance, le ressentiment, les nouveaux idéaux fondés sur la recherche du seul plaisir. Ces narcotiques, NIEZSCHTE en démonte le mécanisme en faisant la généalogie de la morale où au-dessous des « bonnes actions » apparaît, dans chaque individu, la volonté de puissance représentant ses instincts primaires agissant en vue d'accroître son pouvoir dans son environnement. Mais NIETZSCHE ne prétend pas que la nouvelle éthique devrait consister à laisser librement s'exprimer et agir ses instincts primaires, l'homme devenant ainsi une bête de proie. Au contraire, l'homme doit apprendre à « surmonter » ses instincts pour devenir le surhumain, comme il ressort de la citation donnée par Patrick WOTLING :

    « Et la vie elle-même m'a dit ce secret : « Vois, dit-elle je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même ». »(2)

    En fait, à mon sens, le surhumain est un ascète d'un type nouveau, sans Dieu, sans ressentiment ni attente d'une récompense dans l'au-delà, n'opposant pas la joie à la souffrance.

    C'est sur ce critère, nous dit NIETZSCHE, que l'on doit évaluer les valeurs d'une civilisation. Et c'est à ce point de « surhumanité », que peut advenir « l'éternel retour », retour du surhumain qui est déjà apparu dans d'autres civilisation de haute valeur aujourd'hui disparues. 

    Patrick WOTLING nous rapporte que NIETZSCHE a vu la préfiguration du surhumain dans César BORGIA et NAPOLÉON BONAPARTE. Bien qu'il fustige le Christianisme comme étant « une religion d'esclave », rejetant la souffrance et promettant le bonheur dans un autre monde, je pense que NIETZSCHE a mal connu le christianisme qu'il amalgame avec le Puritanisme calviniste dont il est issu familialement. En réalité, certains mystiques catholiques peuvent, à mon avis, être qualifiés de « surhumain ». Je le vois, en particulier dans ce sonnet anonyme composé par un mystique espagnol du 15ème ou 16ème siècle :

    SONETO A CRISTO CRUCIFICADO (3)

    (SONNET À CHRIST CRUCIFIÉ)

     

    TEXTE D’ORIGINE (ESPAGNOL)

    MA TRADUCTION EN FRANÇAIS

     

    No me mueve, mi Dios, para quererte,

    El cielo que me tienes prometido ;

    Ni me mueve el infierno tan temido,

    Para dejar por eso de ofenderte.

     

     

    Ce qui me pousse, Mon Dieu, à t’aimer

    Ce n’est pas le ciel que tu m’as promis

    Ce n’est pas non plus l’enfer si redouté qui m’incite

    Pour cela à cesser de t’offenser

     

    Tu me mueves, Senor, mueveme elverte

    Clavado en una cruz y escarnicido,

    Muéveme el ver tu cuerpo tan hérido,

    Muéveme tus afrentas y tu muerte.

     

    C’est toi qui me pousses, Seigneur, tu m’y pousses quand je te vois

    Cloué sur une croix et bafoué,

    Ce qui m’y pousse, c’est de voir ton corps si blessé,

    Ce qui m’y pousse, ce sont les affronts que tu as subis et ta mort.

     

     

    Muéveme, en fin, tu amor en tal manera,

    Que aunque no hubiera cielo yo te amara,

    Y aunque no hubiera infierno te temiera :

     

     

    Ce qui m’y pousse, enfin, c’est ton amour d’une telle sorte

    Que même s’il n’y avait pas de ciel, moi je t’aimerais,

    Et même s’il n’y avait pas d’enfer, je te craindrais :

     

    No tienes que me dar, por que quiera,

    Porque, aunque cuanto espero, no esperera

    Lo mismo que te quiero, te quisiera

     

     

    Tu n’as pas à me donner pour que je t’aime,

    Parce que, même si je n’espérais pas tout ce que j’espère,

    Autant que je t’aime maintenant, je t’aimerais.

     

    C'est bien l'amour pur qui est exprimé dans ce sonnet, amour qui ne se fonde ni sur l'espoir d'une récompense ni sur la crainte d'un châtiment ni sur le ressentiment. Ce qui frappe, c'est la vision précise de la croix et l'évocation des souffrances endurées par le Christ, et en même temps la joie de l'aimer, sans crainte d'envisager le « pire » au 15ème siècle et en Espagne ( !), c'est à dire l'inexistence de l'objet de son amour, Dieu. Ne pourrait-on pas qualifier d'annonciateur du surhumain ce mystique catholique du 15ème siècle qui a écrit ce sonnet magnifique ?

    Pierre Marcowich

    (1) Patrick WOTLING, NIETZSCHE ET LE PROBLEME DE LA CIVILISATION, Presses Universitaires de France, 1995, 2005, 384 pages ;

    (2) Friedrich NIETZSCHE, AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, « Du surpassement de soi », cité par Patrick WOTLING, dans son ouvrage, page 347 ; 

    (3) Robert LARRIEIU/Romain THOMAS, HISTOIRE ILLUSTRÉE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE, DIDIER, Paris, 1952, page 137 ;

     

     

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