L’éminente helléniste, Jacqueline DE ROMILLY, nous retrace la vie et les aventures d’ALCIBIADE, héros éponyme de l’ouvrage qu’elle écrivit en 1995. (1)
Jacqueline DE ROMILLY dépeint la situation de la GRÈCE durant la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE qui opposa ATHÈNES à SPARTE et devait durer 27 ans (431 av. J.C.-404 av. J.C.) pour se terminer par la défaite définitive d’ATHÈNES.
ALCIBIADE (450 av. J.C.-404 av. J.C.) était le pupille de l’éminent homme politique athénien, PÉRICLÈS, qui dirigea, durant 15 ans, ATHÈNES alors à son apogée politique et culturelle. C’est avec PÉRICLÈS que commença, à son initiative, la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE.
Le mobile de cette guerre entre les deux cités, rivales depuis toujours, était la domination politique de l’ensemble la GRÈCE, non pas pour bâtir un État centralisée, mais pour instaurer dans chacune des cités-États, la démocratie, par laquelle, l’élite nobiliaire dirigerait la πόλις (=ville) avec le soutien du peuple au prix de certaines concessions, sachant que le peuple était composé uniquement des hommes libres (artisans et ruraux des alentours de la ville) à l’exclusion des femmes, des esclaves et des étrangers.
Il en ressortirait une proximité politique qui favoriserait le rassemblement des cités-États autour d’ATHÈNES qui accroîtrait ainsi sa puissance, comme elle l’avait commencé de le faire en constituant un système d’alliance avec d’autres cités, aux institutions démocratiques, dit Ligue de Délos, et en puisant largement dans le Trésor de la Ligue pour bâtir sa propre flotte et l’Acropole. Pour sa part, SPARTE avait créé la Ligue du Péloponnèse avec des cités à système oligarchique.
La guerre pouvait commencer entre les deux cités rivales, qui pourtant 50 ans plus tôt, aux THERMOPYLES et à SALAMINE, avaient combattu ensemble et battu définitivement l’Empire Perse.
PÉRICLÈS avait choisi une stratégie qui ne fut pas suivie après sa mort, à savoir se servir de la prééminence d’ATHÈNES sur la mer, et se garder des combats terrestres où excellait SPARTE.
Malheureusement pour ATHÈNES, les successeurs optèrent de combattre SPARTE et ses alliés sur le terrain, et s’engagèrent en profondeur dans le PÉLOPONNÈSE, où, malgré des succès initiaux, ils subirent bien des déconvenues que nous rapporte en détail Jacqueline DE ROMILLY.
Jacqueline DE ROMILLY nous rappelle également que cette époque vit se développer de façon prodigieuse la philosophie grecque, avec d’une part, les SOPHISTES, qui se disaient capables de défendre une thèse et son contraire, dès lors que cela pouvait convenir aux intérêts de l’homme en tant qu’individu, et d’autre part, SOCRATE et PLATON, qui introduisirent le rationalisme et les concepts abstraits (le bien, le beau, le juste, le mal, etc.) dans ce qui devait s’appeler la philosophie.
Comme le souligne Jacqueline DE ROMILLY, issu d’une famille très riche, ALCIBIADE vécut, du fait de sa parenté avec PÉRICLÈS, dans ce milieu privilégié, à proximité immédiate des cercles du pouvoir suprême où se prenait des décisions vitales pour l’avenir de la cité. En outre, ALCIBIADE fréquenta SOCRATE avec qui il était lié par une grande affection. Cette amitié est mise en scène dans le fameux ouvrage « LE BANQUET » de PLATON.
Mais, nous rapporte Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE avait aussi une grande ambition politique qui le fit se détacher peu à peu de l’influence de SOCRATE.
Jacqueline DE ROMILLY nous décrit en détails, comment grâce à son immense fortune, il s’y prit pour flatter le peuple, comme il est d'usage dans les démocraties encore aujourd’hui. Son but était d’obtenir des voix pour se faire élire « stratège », c’est-à-dire dirigeant politique et militaire de la cité pour une année.
Mais, contrairement à aujourd’hui où, en général, c’est avec l’argent publique que les politiciens flattent la foule, ALCIBIADE utilisa sa fortune personnelle pour se faire élire stratège de la cité : fêtes, cadeaux, dons d’argent aux personnes pouvant influencer le peuple (δεμος), courses aux Olympiades (sportives) avec des équipages magnifiques et les plus puissants, sacrifices ostentatoires aux dieux, rôles au théâtre, etc.).
Il n’utilisa pas que sa fortune pour parvenir à se faire élire, il utilisa aussi son art de la séduction, car il était très beau physiquement.
Il était tellement beau qu’au Moyen-Âge, où le souvenir de l’histoire grecque s’était un peu dilué, certains pensaient qu’il était une femme. Qui ne se souvient des premiers vers de la « BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS », dans lesquels François VILLON évoque le nom d'ALCIBIADE (Archipiadès) :
Dites-moi où n’en quel pays
Est Sylvia la belle Romaine,
Archipiadès, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan ?
Selon Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE séduisait aussi bien les hommes que les femmes, par son regard, son sourire. François VILLON avait raison : ALCIBIADE avait une beauté « trop plus qu’humaine ». En outre, nous dit Jacqueline DE ROMILLY, ALCIBIADE savait également charmer par sa grande intelligence et ses paroles. Mais, il trompait aussi beaucoup de monde, de sorte qu’il se fit beaucoup d’ennemis. Il le découvrira dans ses entreprises politiques.
Jacqueline DE ROMILLY nous relate comment il parvint à convaincre les Athéniens de l’élire comme stratège en leur proposant un plan extraordinaire. Il s’agissait d’aller conquérir les villes grecques de la SICILE, en particulier SYRACUSE, la plus puissante, pour s’emparer des ressources matérielles, humaines et militaires de l’île et les retourner contre SPARTE. Il faut reconnaître que c’était une idée géniale. Jacqueline DE ROMILLY ne le précise pas, mais il me semble qu’en fait ALCIBIADE reprenait la stratégie préconisée par PÉRICLÈS qui n’avait jamais été appliquées. L’entreprise était tout de même assez risquée, car SYRACUSE était très forte. Beaucoup d’Athéniens s’opposèrent à ce projet. Mais ALCIBIADE parvint à séduire littéralement le peuple athéniens, et alors qu’il demandait trente trières pour son expédition, il en obtint finalement trois cent (300 !).
Cependant, durant cette expédition qui s’avéra difficile, ALCIBIADE est accusé d’avoir commis en réunion des sacrilèges contre les dieux. On lui ordonne de revenir pour être traduit devant le Tribunal du Peulple. Il comprend qu’il va être exécuté et déserte. Il passe alors au service de SPARTE. Le discours d’ALCIBIADE que nous relate Jacqueline DE ROMILLY, rapporté par l’historien THUCYDIDE, est stupéfiant de naturel et de bonne foi évidente pour quelqu’un qui vient de commettre un acte de haute trahison.
Il parvient à convaincre les dirigeants de SPARTE de lui donner la conduite d’une armée qui mèna la vie dure aux Athéniens. Mais les Spartiates commencent à se méfier de lui et lui donnent la direction avec d’autres stratèges d’une flotte chargée de conquérir les îles grecques de la Mer égée. En réalité, les autres stratèges sont chargés de l’éliminer discrètement. ALCIBIADE en est averti, peut-être par l’épouse du Roi de SPARTE qu’il avait, dit-on, séduite, lors de son séjour à SPARTE. Il commet alors une seconde trahison, mais cette fois-ci au dépens de SPARTE. Traversant vers l’Est la Mer Égée, il pénètre dans l’Empire Perse, et se rend chez le satrape, THYPHAINE, un homme perfide, cruel, au-delà de toute raison, comme le sont les Perses selon les Grecs. ALCIBIADE parvient à le séduire et devient son conseiller le plus écouté. Il excite le satrape contre SPARTE. Il demande au satrape de financer son entreprise de retour à ATHÈNES.
Quant il revient à ATHÈNES, il est accueilli en héros. Mais sa gloire dure à peine cent jours. Il est à nouveau ostracisé. Il se réfugie en CHÉRONÈSE (THRACE) où il a amassé une fortune en biens immobiliers et monétaires, en attendant un retour triomphal à ATHÈNES. Mais, son heure est passée. Même ses efforts tout à fait gratuits pour sauver du désastre une armée athénienne débarquée en CHÉRONÈSE pour se battre contre l’armée de SPARTE sont méprisés. L’armée d’ATHÈNES sera détruite sous ses yeux.
Jacqueline DE ROMILLY reconnaît qu’elle est séduite par la personnalité d’ALCIBIADE, mais elle veut tirer des leçons politiques pour aujourd’hui de sa vie. En fait, elle ne tire que des leçons de morale qui sont plutôt anachroniques. L’Europe ne doit pas faire comme ALCIBIADE, demander de l’aide aux Barbares ( ?), ni jouer une ville contre l’autre. (elle écrit cela en 1995).
La première leçon politique, pour Jacqueline DE ROMILLY, c’est que les rivalités personnelles paralysent l’État. Ainsi, nous dit-elle, ALCIBIADE et son rival NICIAS (partisan d’un arrangement avec SPARTE) ont paralysé l’État, alors qu’ils ne s’opposaient que dans la politique extérieure. Justement, a-t-on envie de répondre à Jacqueline DE ROMILLY, la politique extérieure est un élément essentiel de la vie d’un État. On ne peut faire une bonne politique intérieure que si on a une bonne politique extérieure. Aujourd’hui, c’est le contraire, il n’y a pratiquement pas de rivalité en politique extérieure, alors que, sur le plan intérieur, social et économique, il y a un consensus, rompu au moment des élections où chaque parti tente de séduire la foule par des promesses du type "panem et circences".
Les « affaires » sont aussi à méditer, nous dit Jacqueline DE ROMILLY. Sur ce point, il y a une différence de nature. ALCIBIADE ne s’est jamais enrichie sur le dos des ATHÉNIENS. Les « affaires » concernent bien souvent des cas d’enrichissement personnel avec l’argent public.
Je pense que Jacqueline DE ROMILLY compare des périodes qui ne sont pas comparables. Il est vrai qu’elle est surtout helléniste.
Comme je l’ai déjà exposé dans ce blog (2) , la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE peut être utilement comparée avec la GUERRE DE TRENTE ANS (1618-1648) qui a vu s’affronter pour la domination de l’Europe alors en pleine expansion la France (Louis XIII et Louis XIV) l’Empire d’Autriche (SAINT-EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE) sur le territoire de l’Allemagne. Ici aussi par le jeu d’un système d’alliance tout aussi fluctuant, outre que les deux guerres ont duré environ 30 ans. Comme le démontre Oswald SPENGLER, du point de vue de la culture, ces deux périodes ont en commun d’être des périodes d’absolutisme (l’une du demos, l’autre du Roi), d’unité de la ville et de la campagne, de l’existence de trois « ordres » (patriciat, clergé et demos, d’une part, noblesse, clergé et tiers état, d’autre part).
Il me semble qu’il a manqué à ALCIBIADE, qui se fixait pour but le pouvoir suprême, un véritable plan. Il fut le type même de l’homme antique qui agit au coup par coup, s’en tenant toujours à l'instant présent. Par exemple, il a eu une idée géniale, tenter de s’emparer de la Sicile pour régler son compte à SPARTE, mais il se contente de séduire le peuple en le flattant, sans rechercher des appuis chez ses pairs de la classe dirigeante, et parmi ses alliés des cités grecques, outre les provocations inutiles du fait de sa vie privée.
ALCIBIADE aurait pu, à mon avis, alors devenir ce conquérant que la GRÈCE attendait. Au lieu de cela, ce fut ALEXANDRE soixante-dix ans plus tard, un autre Alcibiade, comme lui porté uniquement sur sa volonté de puissance, mais plus génial militairement, bien que, surtout, bénéficiant de la décadence profonde de l’Empire Perse qui était à peine commencée au temps d'ALCIBIADE.
Après son exil en CHÉRONÈSE (THRACE), on retrouve plus tard ALCIBIADE en Asie Mineure, isolé et abandonné de tous, poursuivi par les archers du nouveau Satrape qui, le voyant sauter à travers le feu pour se battre contre eux le glaive (xiphos) à la main pour un combat au corps à corps, s’enfuiront, et, à bonne distance, lui enverront une pluie de flèches. ALCIBIADE tomba, percé de coups. On dit que seule une femme qui l’aimait eut le courage de s’approcher de son corps ensanglanté, d’étendre sur lui son propre manteau et d’incinérer sa dépouille selon la coutume, en sacrifiant aux dieux.
Pierre Marcowich
(1) Jacqueline DE ROMILLY, « ALCIBIADE », Éditions de Fallois, 1995, 282 pages ;
Alain FINKIELKRAUT a choisi un titre très « marketing » pour son ouvrage « NOUS AUTRES, MODERNES » (1), car il fait penser tout de suite aux expressions métaphoriques utilisées par Friedrich NIETZSCHE : « Nous autres, psychologues », « Nous autres, physiologistes », "Nous autres, hommes posthumes », …Mais, la lecture des premières pages, nous détrompe rapidement.
À l’aide de nombreuses citations (sans références précises) des « meilleurs » auteurs littéraires ou philosophes, tous au surplus très fréquentables, Alain FINKIELKRAUT entreprend de nous démontrer tout ce que le monde moderne, fondé sur la Philosophie des Lumières, a perdu en coupant le cordon ombilical qui le reliait à la Tradition : hier, exacerbation des nationalismes, guerres mondiales et nazisme, aujourd’hui déchéance de la littérature, langage parlé tombant en déliquescence, affaiblissement du sentiment national, éducation nationale en péril (son angoisse, mais il a raison), sport aux performances devenues illimitées, et montée des peurs (de la souffrance, de la mort) et du pessimisme dans le monde occidental. On ne le critiquera pas pour de telles conclusions que confirme la simple observation des faits autour de soi.
Cependant, on peut reprocher à Alain FINKIELKRAUT de parvenir à ces conclusions de façon artificielle, citant bon nombre d’auteurs, mais empruntant à d’autres auteurs que visiblement il préfère ne pas nommer, en particulier lorsqu’il évoque le pessimisme du monde moderne qui constitue, au départ, un thème nietzschéen. Cela saute d’autant plus aux yeux que chacun des 27 chapitres comporte l’évocation prodigue d’une dizaine d’auteurs qui va des plus à la mode (Roland Barthes, Sartre, Miche Serres,…) au brave père Hugo et autres figures du XIXème siècle français.
En outre, il apparaît que, pour Alain FINKIELKRAUT, l’histoire est simplement une succession d’évènements, chacun étant l’effet de précédents événements dont FINKIELKRAUT décrit elliptiquement la chaîne (on doit le croire sur parole). On arrive donc à la fin de son ouvrage sans avoir compris pourquoi la France et l’Europe en sont arrivés là, après cette dégringolade depuis deux siècles (de 1800 à aujourd’hui). Pourtant, Alain FINKIELKRAUT est un germaniste et doit connaître toute la philosophie allemande de l’histoire, qui ne s’arrête pas Hegel et à Marx, comme il semble le penser. Craint-il de se voir accoler l’étiquette infamante « d’anti-moderne » par la presse officielle (Le Monde, Libération, Marianne) ?
Quoi qu’il en soit, on peut se demander si Alain FINKIELKRAUT est sérieux lorsqu’il affirme que la Guerre du Péloponnèse entre SPARTE et ATHÈNES (432 av. J.C.-401 av. J.C.) a pour enjeu la domination maritime, lorsque l’on sait que la ville de SPARTE se trouve au milieu des terres du Péloponnèse et qu’une fois victorieuse, elle a totalement négligé l’aspect maritime, se bornant à inclure ATHÈNES dans son alliance et à y instaurer un gouvernement tyrannique (les Trente).
Il est, de plus totalement erroné d’assimiler la Guerre du Péloponnèse à la Guerre de 1914-1918 au prétexte que ces deux guerres seraient dues à l’existence d’un même système d’alliances. Au surplus, le système d’alliance grec était beaucoup plus précaire que celui de la Grande Guerre. Surtout, pour ce qui concerne la Guerre du Péloponnèse, la guerre était déclarée dans un seul pays, la Grèce, qui, bien que morcelée en villes-États se trouvait en pleine expansion de sa culture et jouissait d’une grande influence politique sur le pourtour méditerranéen après sa victoire définitive sur la PERSE (guerres médiques) à SALAMINE, 50 ans auparavant (en –480 av. J.C.). De plus, chaque ville-État, (où les puissances d’argent n’ont pas d’influence sur le pouvoir) était entourée d’un vaste territoire de campagne avec qui elle faisait corps et constituait une unité organique très forte faisant partie de l’ensemble culturel grec, l’Hellade (îles comprises).
Au contraire, la guerre 1914-1918 est intervenue dans une Europe divisée et déjà épuisée intérieurement. C’est déjà le déclin et les puissances européenne se disputent le partage économique et politique du monde. Il s'agit d'une véritable guerre civile européenne. Seul un nationalisme exacerbé a pu permettre cette guerre qui a sonné le glas de la puissance mondiale de l’Europe, moins par les destructions matérielles que par la disparition de la plus grande partie de l’élite intellectuelle et spirituelle de la jeunesse européenne qu’elle a provoquée et qui a manqué par la suite. La Guerre 1914-1918 prépare l’intervention des ETATS-UNIS sur la scène mondiale, de même que les ROMAINS sont intervenus en GRÈCE en 187 avant Jésus-Christ. C'est à cette époque de l'Antiquité (-200 av. J.C.), où les villes grecques du Péloponnèse se battaient entre elles en une féroce guerre civile qui les épuiseront, pendant que les Romains combattaient Carthage, pour ensuite asservir définitivement la Grèce, que la guerre de 1914-1918 peut être comparée, à mon avis.
Par contre, la GUERRE DU PÉLOPONNÈSE (432 av. J.C.-401 av. J.C.) peut être utilement comparée avec la GUERRE DE TRENTE ANS (1618-1648) qui a vu s’affronter pour la domination de l’Europe, alors en pleine expansion culturelle, la France de Louis XIV et l’Empire d’Autriche (SAINT-EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE) sur le territoire de l’Allemagne, ici aussi par le jeu d’un système d’alliance tout aussi fluctuant, outre que les deux guerres ont duré 30 ans.
Je ferais aussi une autre critique sur l’analyse que fait Alain FINKIELKRAUT sur la conception du sport de haut niveau. Alain FINKIELKRAUT s’inquiète vivement du fait que, dans le sport de haut niveau, il ne s’agit plus d’aller "plus haut, plus vite, plus fort", mais plutôt trop haut, trop vite, trop fort. Il en découle, pour Alain FINKIELKRAUT, que nous avons affaire à un sport qui n’est plus de type humain. Là aussi, Alain FINKIELKRAUT critique la conception de l’homme moderne (c’est à dire occidental) qui veut aller au-delà de ses propres limites. Mais je pense qu’Alain FINKIELKRAUT confond ici un problème de réglementation du sport (obtention de résultats sportifs artificiels) avec un problème philosophique. En effet, la seule question intéressante au point de vue philosophique, c’est d’apprécier le statut du sport dans notre actuelle civilisation. Est-ce un stupéfiant pour la masse des spectateurs ? Quelles sont ses similitudes ou ses différences avec le « panem et circences » romain, à la même époque (100 ap. J.C.) ?
Mais pour Alain FINKIELKRAUT, la question du statut ne se pose jamais. Il aborde la souffrance dont il constate le rejet systématique dans le monde « moderne » au profit de la recherche d’un bonheur béat pour la masse (vivre pour vivre) ou libidineux pour le « philosophe » Michel ONFRAY, ce qui revient au même. De même pour la peur, la question de son statut n’est jamais posée. Or, la question du statut est primordial dans une culture donnée. Car, la souffrance et la peur ont toujours existé, ce qui n'a pas empêché l'homme occidental de vivre pleinement, en acceptant aussi bien le plaisir que la souffrance. La différence se fait aujourd'hui dans le statut de la peur et celui de la souffrance (et du sport) quand une culture parvient à sa phase de civilisation, autrement dit lorsque la vie de dirigée vers le dedans qu’elle était, se dirige désormais vers le dehors, parmi les corps, les faits concrets.
En conclusion de son ouvrage, Alain FINKIELKRAUT a tout de même le mérite de proposer une solution pour revitaliser l’Europe. Il constate la peur de la mort éprouvée par l’individu qui est amené à rechercher des solutions mécaniques (scientifiques) pour éradiquer la mort. Pour Alain FINKIELKRAUT, cette peur peut être transformée chez l’individu par une peur plus positive, selon lui, la peur d'entraîner la disparition de l'espèce humaine en raison du trop-plein d’individus médiocres et faibles qu'elle aurait à supporter. À mon avis, outre que ce changement utopique me paraît impossible à réaliser chez l’individu, ce ne serait que substituer une peur à une autre et pourrait provoquer, à long terme, l’élimination immédiate des présumés médiocres afin de ne pas affaiblir l’espèce. La solution serait plutôt dans la recherche d’une nouvelle vie intérieure en réapprenant aux jeunes générations l’histoire de la culture occidentale, de ce qu’elle a apporté à l’humanité, sans omettre les aspects négatifs, pour qu’un jour ces jeunes générations aient envie de partager cet héritage avec d’autres par leur travail et leur créativité spirituelle et intellectuelle.
Alain FINKIELKRAUT ajoute à son ouvrage un épilogue basée sur un fait réel intervenu en République Tchèque. En 2002, à l’initiative de « l’Association pour la protection du ciel nocturne » (Dark Sky Association), une loi a été votée qui interdit aux éclairages urbains d’être dirigés vers le ciel. Désormais, la nuit dans le ciel devra rester noire et ne pas être lacérée de rayons lumineux. Alain FINKIELKRAUT y voit une tentative de « remettre l’humanité au pouvoir de la nuit ».
Je ne partage pas l’appréciation d’Alain FINKIELKRAUT sur cette initiative. En effet, l’Association n’a pas demandé l’extinction des feux à partir de 20 heures l’hiver et de 22 heures l’été, ce qui mettrait vraiment l'humanité au pouvoir de la nuit. Par contre, il ne faut pas négliger le fait que cette initiative a été prise dans un pays à 40 % athée. Les élites qui ont pris cette décision doivent l’être dans une plus forte proportion.
En réalité, pour cette association et les gens qui la soutiennent, le ciel noir ne contient plus aucun mystère métaphysique, les dieux y ont disparu, il convient à présent de le protéger de rayons lumineux qui l'enlaidissement physiquement, de la même façon que l’Acropole est préservé. Il devient désormais la chasse gardée des "spécialistes" : astronomes, astronautes et astrologues.
C’est bien l’aspect symbolique de cette initiative devenue loi en Tchéquie, mais qu’Alain FINKIELKRAUT, obsédé par la relation de cause à effet dans chaque événement, ne parvient pas, dans son ouvrage, à saisir du regard.
Pierre MARCOWICH
(1) Alain FINKIELKRAUT, NOUS AUTRES, MODERNES, Gallimard 2008, 326 pages
L’ouvrage « ACHEVER CLAUSEWITZ » (1) de René GIRARD est la conséquence d’un récent voyage que son auteur a effectué aux Etats-Unis et au cours duquel il a ressenti un profond intérêt pour l’œuvre de Carl von CLAUSEWITZ (1780-1831), « par la découverte d’une édition américaine abrégée de son traité « DE LA GUERRE », et la compréhension soudaine que ce général prussien (…) avait eu des intuitions très proches des nôtres ».
Les réflexions de René GIRARD sont rédigées sous une forme de dialogue avec son éditeur organisé en questions/réponses.
Pour René GIRARD, « Achever Clausewitz », c’est comprendre que, si CLAUSEWITZ a écrit cette théorie de la guerre et créé en particulier le concept de montée aux extrêmes de deux adversaires, ce serait « pour chasser la logique apocalyptique de son esprit, pour se persuader à tout prix que le pire sera évité, que la « dissuation » triomphera toujours » (2)
Avec cet ouvrage, René GIRARD se fixe donc comme objectif « d’aller plus loin dans l’interprétation de CLAUSEWITZ, d’achever cette interprétation.
Il convient de préciser immédiatement que René GIRARD n’est pas un pacifiste, prêt à ouvrir les portes à l’ennemi pour avoir « la paix ». Au contraire, il serait plutôt partisan du proverbe latin « Si vis pacem, para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre).
René GIRARD constate d’ailleurs avec regret :
« Il semble que toute culture militaire soit morte en Occident. En orient, c’est autre chose. Mais regardez à quel point la suppression du service national est passée inaperçue chez nous. » (3)
L’ouvrage René GIRARD, de l’Académie française, commence avec un excellent et fidèle exposé synthétique de la doctrine de Carl von CLAUSEWITZ (1780-1831), théoricien de la guerre moderne par mobilisation totale des ressources humaines et matérielles : la guerre est un "duel", les actions réciproques sont génératrices de violences et de la « montée aux extrêmes », la guerre est un moyen de continuation de la politique, bien que, poussée à l'extrême, la guerre devient une politique.
Et c’est à partir de la théorie de CLAUSEWITZ et du thème de DYONISOS (dieu sacrifié de la mythologie grecque) pour confirmer sa sorte de théologie (dite théorie du mimétisme), dans laquelle le Christ, en tant que victime innocente qui se sacrifie volontairement, permet d'arrêter la montée de la violence et éviter un destin un destin apocalyptique, à condition que les homme décident de se convertir :
« Nous pouvons participer à la divinité du Christ, à condition de renoncer à la violence. Nous savons maintenant, en partie grâce à Clausewitz, qu les hommes n’y renonceront pas. Le paradoxe veut ainsi que nous commencions à saisir le message évangélique au moment même où la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. » (4)
Au passage, René GIRARD nous fait découvrir un grand poète allemand de l’époque romantique, Friedlich HÖLDERLIN (1770-1843), protestant attiré par le catholicisme qui, nous dit-il, avait compris que le salut consiste à imiter le Christ, en particulier à déjouer toute rivalité.
Notons que, sur la 4ème page de couverture, l'éditeur observe, dans sa présentation de l’ouvrage, un silence pudique sur la thèse théologique de l'auteur qui représente tout de même le tiers de l'ouvrage, car ce n'est pas à la mode pour un intellectuel d'être catholique militant.
Mais René GIRARD nous fait aussi partager son goût pour l'analyse stratégique des batailles napoléoniennes à laquelle procède CLAUSEWITZ, mû en tant qu’officier prussien par une sorte d’amour-haine à l’égard de son modèle :
« Nous avons là affaire à une identification qui régresse en imitation. D’où l’étrange magnétisme du texte clausewitzien, et le plaisir singulier qu’on peut prendre à lire des phrases du genre : « Les pertes subies par Blücher équivalaient à une défaite, qui donnait à Bonaparte une telle supériorité que la retraite jusqu’au Rhin n’était guerre douteuse ». Est-ce Bonaparte qui parle ou Clausewitz ? » (5)
Autre préoccupation de l'auteur, c'est la rivalité franco-allemande, puis la réconciliation (rencontre DE GAULLE-ADENAUER en juillet 1962) qu'il nous donne en exemple et en modèle, sans se rendre compte combien ce modèle est anachronique, l'Europe ayant aujourd'hui dépassé l'époque de la rivalité guerrière entre les États-nations européens. Aujourd'hui la rivalité se situe entre civilisations.
Citant la réconciliation franco-allemande comme un exemple politique, un modèle, René GIRARD décrit l’émotion qu’il a ressenti lors de la rencontre DE GAULLE-ADENAUER le 8 juillet 1962 qu’il a personnellement vécue. Pour lui,il s'agit d’un nouveau départ pour l’Europe, sans même sentir la symbolique de la date à laquelle ces deux vieillards, au faîte de leur « gloire », ont choisi de se rencontrer !
8 juillet 1962 : la France, vient de quitter honteusement l’ALGÉRIE en abandonnant ses citoyens musulmans qui se sont battus pour elle et qui, au moment même où ces deux politiciens boivent les meilleurs vins et champagne, se font égorger sans que De GAULLE (72 ans) ne fasse un seul geste pour les protéger, alors que l’Armée française est toujours en Algérie, munie de tous les moyens militaires nécessaires. De GAULLE ordonne même le contraire. La situation dans certaines banlieues n’est pas étrangère aux conséquences psychologiques de cet événement historique.
Konrad ADENAUER (86 ans), plus lucide ( ?), passe la nuit à boire les meilleurs « BOLLINGER », aux dires de René GIRARD.
En fait, il ne s’agit pas seulement de réconciliation : le combat a cessé faute de combattants depuis lontemps. En réalité, cette rencontre DE GAULLE-ADENAUER équivaut à un acte notarié, homologuant le renoncement de chacun des deux partenaires.
L’ALLEMAGNE abandonne son vieux rêve prussien d’unifier l’EUROPE sous son égide en devenant la nouvelle ROME après la catastrophe mondiale provoquée par la prise de pouvoir plébéienne de 1933 sous la conduite de HITLER, tandis que la FRANCE, spirituellement fatiguée et intérieurement épuisée, renonce, de son côté, à un rôle effectif en tant puissance mondiale et se replie sur l’hexagone.
Malgré la réflexion qu’il entreprend sur CLAUSEWITZ, René GIRARD s'avoue incapable de comprendre, avec les concepts de CLAUSEWITZ, la guerre menée par le terrorisme islamiste contre l'Occident .
Mais, sur ce point, René GIRARD se montre politiquement correct : BUSH ne peut être selon lui qu'un « va-t'en-guerre ». En outre, l'auteur se hasarde (en 2007) à prédire la défaite des Américains en IRAK, sous la conduite de BUSH que manifestement il n'aime pas.
Hélas, pour lui, car, dès 2008, la guerre contre le terrorisme en IRAK sous la conduite de BUSH et de ses généraux s'est avérée victorieuse. OBAMA en récolte aujourd’hui les fruits, qu'il s'apprête à gâcher, par son incompétence profonde et son penchant pour la démagogie pacifiste. On se demande comment « achever Clausewitz, si on ne « comprend » pas la guerre actuelle menée par le terrorisme islamiste.
D’ailleurs, l’auteur ne s’en donne pas les moyens, car c'est ici que René GIRARD commet un second anachronisme en mettant sur un pied d'égalité le Président BUSH et le Chef d'AL -KAÏDA, BEN LADEN, tous deux qualifiés de "fondamentalistes" du point de vue religieux. Or, il est évident qu'ils ne sont pas des personnages "contemporains" l’un par rapport à l’autre.
En effet, le premier représente l'Occident, une civilisation en déclin depuis depuis tout au plus deux siècles, tandis que le second est le produit de la civilisation arabo-islamiste, en décadence depuis au moins 8 siècles.
Cet anachronisme est d’autant plus incompréhensible de sa part que l’auteur note lui-même :
« Notre civilisation est la plus créatrice, la plus puissante qui fut jamais, mais aussi la plus fragile et la plus menacée, car elle ne dispose plus du garde-fou du religieux archaïque » (6).
Il est vrai qu’on est également en droit de se demander de quelle civilisation René GIRARD parle, lorsqu’il évoque le religieux archaïque qui aurait pu protéger « notre » civilisation. S’agit-il de la civilisation occidentale, née vers les 10ème et 11ème siècle entre le Tage (Espagne) et l’Èbre (Allemagne) ? Or, à cette époque, le dogme catholique était identique à celui du catholicisme d’aujourd’hui que René GIRARD ne qualifie pas du tout de religions archaïque :
« Les religions archaïques exigent pour fonctionner la dissimulation de leur meurtre fondateur. (…) En révélant le meurtre fondateur, le christianisme détruit l’ignorance et la superstition indispensables à ces religions ; il permet donc l’essor d’un savoir inimaginable auparavant. » (6)
Mais, pourrait-on dire, René GIRARD est de ceux qui amalgament la civilisation européenne à l’antiquité grecque et latine, et même à celle du monde judaïque ? Il faut croire que non puisqu'il écrit plus loin :
« Il (Beaudelaire) refuse que l’Occident minimise son originalité en s’abaissant devant les Grecs, si puérils à côté de nous. La civilisation européenne est la première culture qui s’adresse à la terre entière. » (7)
Il semble bien que René GIRARD n’ait pas les idées bien arrêtées en matière de civilisation (ou de culture).
Avouant son impuissance à « saisir » les « chaînes d’analogie » qui permettrait de comprendre la violence suicidaire et meurtrière de l’islamisme, tout en observant que le succès des terroristes islamistes est dû à un certain soutien psychologique des masses musulmanes, René GIRARD appelle, au final, à réveiller les « consciences endormies ». Vaste programme !
En effet, il est évident que les Occidentaux ont tendance à appliquer leurs propres schémas de pensée aux autres civilisations, et en particulier à la civilisation arabo-islamique, où selon les politiciens et les journalistes, il y aurait, d’un côté, les « démocrates » et, de l’autre, les « fondamentalistes », les « réformistes » et les « rétrogrades », les premiers étant les « gentils » et les seconds les « méchants » ces derniers devant être non pas battus et surtout pas anéantis, mais divisés et retournés. Il y a un parfait amalgame de la guerre contre les islamistes terroristes avec les jeux politiciens français Sarkosy /PS/Modem, alors que, dans la guerre contre les talibans et Al-Kaïda, ces derniers ne pourront être « divisés » et « retournés » que s’ils sont tout d’abord anéantis militairement et politiquement. (8)
Au surplus, quoi que dise René GIRARD, CLAUSEWITZ nous fait entrevoir par où se trouve la solution :
« C’est pourquoi l’objectif politique ne peut servir de mesure que si l’on tient compte de son influence sur les masses qu’il intéresse ; c’est donc la nature de ces masses dont il faut tenir compte. On comprendra sans peine que le résultat sera totalement différent selon que ces masses représentent des facteurs de renforcement ou d’affaiblissement de l’action. » (9)
L’idéologique étant du politique en concentré, c’est donc, à mon avis, une action idéologico-militaire qu’il convient d’entreprendre pour lutter contre le terrorisme islamique, comme nous le suggère CLAUSEWITZ, et non une simple action policière comme le font les pays européens ou exclusivement militaire comme le font les Etats-Unis. L’Idéologique s’adresse aux masses (européennes et musulmanes), l’action militaire aux groupes armées, les deux se confondant sur le terrain militaire : plus l’action militaire sera dure, plus l’action idéologique devra être intense.
Mais revenons au sujet de l’ouvrage. Il me semble, pour conclure, que ce qui manque à René GIRARD, c’est l’appréhension de la spécificité culturelle des civilisations qui se font face (en particulier pour l’Islamisme) et la notion de la « contemporainité » des époques et des individus, comme Oswald SPENGLER l’a définie.
On ne peut que souhaiter à René GIRARD, qu’après avoir incidemment découvert l’intérêt des thèses de Carl von CLAUSEWITZ, il découvre également celui des thèses d’Oswald SPENGLER, même aussi par le biais d’un ouvrage de synthèse.
Pierre Marcowich
(1) René GIRARD – ACHEVER CLAUSEWITZ – Carnets Nord, 2007 – 364 pages, 22 € ;
(2) Ibidem, page 18 ;
(3) Ibidem, page 168 ;
(4) Ibidem, page 20 ;
(5) Ibidem, page 264 - Gebhard von BLÜCHER feld-maréchal prussien, il entra en 1814 à la tête de son corps d’armée (Armée de Silésie), un des premiers en FRANCE. À ÉTOGES, CHAMPOBERT et MONTMIRAIL, NAPOLÉON 1er battit complètement l'armée de BLÜCHER , mais ne le poursuivit pas, perdant ainsi toute chance de victoire, selon CLAUSEWITZ ;
(6) Ibidem, page 16 ;
(8) Le Monde, 4 septembre 2009, Éditorial d’Éric FOTORINO, « Sécuriser l’Afghanistan » ;
(9) Carl von CLAUSEWITZ – DE LA GUERRE, trad. Denise Naville – MINUIT 1955, Collection « Arguments » - page 59 – Cité par René GIRARD dans son ouvrage à la page 313 ;