Blog > luther

  • PURITANISME ET CAPITALISME (28/08/2009)

    Le 28/08/2009 à 16:24Commentaires (0)Ajouter un commentaire

    Dans son ouvrage « L’ÉTHIQUE PROTESTANTE ET L’ESPRIT DU CAPITALISME » (1), paru en 1905, Max WEBER met en corrélation l’éthique protestante, et en particulier calviniste, telle qu’elle se présentait à sa naissance au début du 16ème siècle, avec l’esprit du capitalisme.

    Après une longue démonstration, où il fait preuve d’une très grande érudition, Max WEBER en déduit que l’éthique protestante fut au 16ème siècle un des principaux facteurs du développement du capitalisme. 

    Bien qu’elle ne soit étayée sur aucune démonstration factuelle (de lignage, par exemple), cette thèse ne put que séduire lors de sa parution au tout début du XXème siècle. 

    Mais, tout d’abord, de quel capitalisme s’agit-il ? Naturellement, au 16ème siècle, il ne peut s’agir que du capitalisme marchand. La révolution industrielle n’a pas encore eu lieu, et l’innovation technologique n’a pas commencé sa course sans fin et illimitée.  

    L’éthique protestante, même selon Max WEBER, n’est donc pas à l’origine du capitalisme industriel. Tout risque de grave malentendu étant désormais dissipé sur ce point, il est à présent possible d’examiner la thèse de Max WEBER. 

    Max WEBER affirme que la rationalité protestante (calviniste) a rencontré de façon harmonieuse l’esprit du capitalisme de l’époque. 

    Cette fameuse éthique protestante, c’est surtout la thèse prônée par Martin LUTHER (1483-1546), selon laquelle seule la foi en Dieu permet au Chrétien d’assurer son salut (l’entrée au paradis). Cette foi est donnée par Dieu : ce don de Dieu constitue ce que les chrétiens appellent la « grâce » et que chaque homme est libre d’accepter ou de refuser, à tout moment.

    Cette doctrine s’opposait à celle de l’Église catholique qui à la foi ajoutait les « œuvres », c’est-à-dire les bonnes mœurs, la charité, etc., comme moyens d’obtenir le salut de son âme.

    Désormais, affirme LUTHER : « Seule la foi justifie le chrétien », c’est à dire le place parmi les justes dont le salut de l’âme est assuré. Par contre, les « œuvres » ne sont que la conséquence de la grâce que le chrétien a reçue de Dieu. Elles ne sont que le « signe » pour le chrétien qu’il fait partie des « justes » .

    Cette façon de supprimer les « œuvres », comme moyens (cause) du salut, et en même temps de les réintroduire comme conséquences de la foi, permet au luthérianisme de rester encore proche du catholicisme

    Mais, fait remarquer Max WEBER, pour LUTHER les « œuvres, c’est aussi se consacrer à son « métier » pour le bien commun et la gloire de Dieu. En effet, LUTHER considère que le métier (beruf en allemand, de berufen, appeler) constitue pour le chrétien une « vocation ». 

    Enfin, Jean CALVIN (1509-1564) vint, et l’hérésie se fit grandiose ! À la thèse de LUTHER, CALVIN ajouta la prédestination, à savoir que, de toute éternité, par un décret tout à fait arbitraire, Dieu a choisi, parmi les hommes, ceux qui seraient sauvés et ceux qui ne le seraient pas.

    On imagine l’angoisse de ces chrétiens, qui plaçaient toute leur vie sous le regard de Dieu, et qui ignoraient dans quelle catégorie Dieu les avaient placés dans son décret : celle des justes ou celle des damnés : 

    « Pour ce qui était la grande affaire de leur vie, la question du salut éternel, les hommes du temps de la réforme en étaient réduits à suivre la voie solitaire qui les conduisait à un destin fixé de toute éternité .Nul ne pouvait leur venir en aide.  Ni un prédicateur – puisque seul l’élu pouvait comprendre la parole de Dieu spiritualiter (latin = d’un point de vue spirituel). Ni un sacrement (…). Ni une église (…). Ni, en enfin, un Dieu : même le Christ n’était mort que pour les élus auxquels Dieu avaient décidé de le sacrifier de toute éternité. (2) 

    Mais ajoute CALVIN, il est possible de le pressentir par certains signes : le juste est celui qui mène une vie conforme à l’évangile, aux commandements de l’ancien testament. Plus le chrétien s’y conforme, plus les « signes » de salut de son âme seront évidents. Sous le nom de Puritanisme, ce mouvement d’origine protestante-calviniste connaîtra une grande expansion en Angleterre et dans ses colonies nord-américaines entre 1560 et 1660.

    Wax WEBER nous explique comment les Puritains surmontent leur angoisse : 

     

    « Parce qu’ils étaient conscients que la transformation de leur conduite – à en juger du moins par son caractère fondamental et par l’idéal qui l’inspirait (propositum oboedientiae = latin, intention d’obéissance) – était rendue possible par une force vive qui les poussait à augmenter la gloire de Dieu, qu’elle n’était donc pas seulement voulue par Dieu, mais surtout le fruit de son action, ils accédaient au bien suprême visé par cette forme de religiosité : la certitude du salut. (..). (Les bonnes œuvres) sont donc l’instrument qui permet non pas d’acheter le salut, mais de s’affranchir de l’angoisse du salut. » (3)

    C’est ainsi que, dans cette recherche frénétique des signes du salut de leur âme, les adeptes des communautés issues de la Réforme protestante en vinrent à pratiquer un ascétisme (intra-mondain) aussi strict et sévère que celui (extra-mondain) pratiqué dans les couvents catholiques. C’est l’application du principe protestant du sacerdoce universel (étendu à tous les chrétiens) par opposition au sacerdoce catholique réservé aux seuls prêtres. 

    Max WEBER considère que cette éthique protestante-calviniste (puritaine) fondée sur  l’ascétisme comme signe de salut dans l’au-delà permet au protestant-calviniste d’adopter, dans leur vie quotidienne, un comportement rationnel au regard sa croyance en la prédestination. En effet, plus il pratiquera l’ascétisme, plus il sera assuré de son salut dans l’au-delà. L’ascétisme constitue pour lui une « prime pour l’au-delà »., une sorte de prime d’assurance pour la connaissance de son salut. C’est donc bien là un comportement rationnel, comme le soutien Max WEBER : 

    « Il en résultait, pour l’individu, une impulsion de contrôle méthodique de son état de grâce dans sa conduite, et une soumission totale de cette dernière à l’ascèse. Ce style de vie ascétique impliquait cependant, comme on l’a vu, une mise en forme rationnelle de toute l’existence, conforme à la volonté de Dieu. » (4) 

    L’analyse de la mentalité mystico-rationaliste du puritanisme à laquelle procède Max WEBER s’avère particulièrement brillante et ne peut pas, à mon avis, être contestée. 

    Cependant, Max WEBER voit dans ce comportement rationnel du puritain une analogie avec la gestion du capitalisme qui se développe à la même époque.

     En effet, au XVIème siècle, l’économie financière et mercantile connaît une mutation qualitative. Ce n’est plus une économie fondée essentiellement sur les prêts financiers aux puissances féodales ou étatiques et sur les prises de butins ou pillages de guerre. 

    La nouvelle formation économique qui apparaît au XVIème siècle, qu’on appelle le capitalisme consiste dans la maîtrise de la pulsion irrationnelle de l’appât du gain. C’est la recherche de la rentabilité. 

    L’acte économique capitaliste, c’est celui qui se fonde sur l’attente d’un gain par l’exploitation des opportunités d’échanges : sur des chances de profit (formellement pacifiques) en prenant pour base un calcul monétaire rationnel (comptabilité), auquel s’ajoute l’organisation rationnelle du travail (formellement) libre, par l’utilisation d’une main-d’œuvre salariée libre.

    Il y a également nécessité de séparer la gestion domestique et la gestion de l’entreprise. Le capitaliste doit être sobre et économe afin de réinvestir en permanence le maximum de ses revenus dans son entreprise. Ce principe correspond à l’éthique protestante, centrée sur l’ascétisme intra-mondain et sur la conception du métier en tant que vocation assignée par Dieu et à accomplir pour le bien commun. 

    Constatant une quête de la rationalité respectivement dans le protestantisme-calviniste et dans le capitalisme, Max WEBER en déduit que l’éthique protestante-calviniste (de type puritain) est l’un des causes principales du développement du capitalisme marchand du XVIème siècle : 

    « (…) le puritanisme, lui, portait l’ethos de l’entreprise rationnelle bourgeoise et de l’organisation rationnelle du travail. » (5) 

    « La jouissance instinctive de la vie, qui détournait également du travail du métier et de la piété, était le premier adversaire de l’ascèse rationnelle, qu’il s’agisse du sport « aristocratique » ou de la fréquentation des bals et des tavernes par l’homme du commun. » (6) 

    Il est difficile d’accepter une telle thèse, car les qualités requises pour diriger une entreprise capitaliste, telles que nous les présente Max WEBER, sont d’un niveau trop général. Esprit d’économie, rationalité, souci du bien commun dans son métier concerne aussi bien l’agriculteur, le petit artisan, et même l’homme de guerre, que le capitaliste.  

    L’esprit capitaliste se caractérise par le goût de l’aventure, du risque, de la découverte, de la relation personnelle avec des êtres de croyances, de classes et de pays différents. Ce sont des qualités spécifiques que les calvinistes-puritains, particulièrement sectaires et à l’esprit rigide, comme le décrit pourtant Max WEBER, ne pouvaient pas posséder : 

    « Pour les élus et les saints par la grâce de Dieu, l’attitude adéquate à adopter face au péché du prochain, n’était pas l’indulgence et le soutien inspiré par la conscience de leur propre faiblesse, mais la haine et le mépris, parce que le pécheur était l’ennemi de Dieu et portait sur lui la marque de la damnation éternelle. » (7) 

    Au surplus, Max WEBER cite en note de bas de page (page 199) "la fameuse lettre de la duchesse Renate d’Este à Calvin … dans laquelle elle parle notamment de la « haine » qu’elle nourrirait à l’encontre de son père et de son époux si elle était convaincue qu’ils comptaient au nombre des réprouvés ».

    On se demande comment ces puritains auraient pu être des capitalistes fréquentant par définition toutes sortes de « mécréants », catholiques, juifs, libertins, etc. En fait, ils devaient être puritains malgré leur statut de capitalistes, ce qui annule l’adéquation de rationalité alléguée par Max WEBER. 

    D’ailleurs, Max WEBER ne donne aucun exemple concret. Il est dommage qu’il n’ait pas procédé à une analyse des classes sociales qui ont adhéré au calvinisme et au puritanisme. 

    Or, il est incontestable que la réforme calviniste-puritaine des XVIème et XVIIème siècle concerne surtout les citadins et la bourgeoisie, même si par la suite des couches populaires les ont rejoints. On peut penser que les puritains étaient issus de l’élite intellectuelle et bourgeoise, lorsque l’on voit le nombre d’intellectuels et de théologiens de très haut niveau qu’ont produit le calvinisme et par la suite les mouvements puritains.  

    Par conséquent, si certains puritains exerçaient le métier de capitalistes, il y a lieu de penser qu’ils l’exerçaient en raison de leurs origines sociales qui faisaient qu’ils étaient aptes à exercer ce métier. En effet, Max WEBER ne nous démontre pas que les calvinistes-puritains étaient dans une grande proportion plutôt attirés par le métier de capitalistes. 

    Si l’on ne peut qu’être séduit par sa connaissance profonde de la théologie protestante, la démonstration du lien entre l’éthique protestante (puritaine) et l’esprit capitaliste s’avère peu convaincante.  

    En effet, sa démonstration paraît plutôt causaliste et mécaniste. Manifestement, Max WEBER ne recherche pas la signification historique de la Réforme et surtout du mouvement des Puritains, objet de son étude.  

    Or, la révolte de LUTHER, de CALVIN et de bien d’autres constitue une césure spirituelle avec la période gothique (ou « moyen-âge » occidental). Désormais, l’insouciance et la joie des âmes paysannes confiantes dans l’Église intermédiaire entre Dieu et les hommes a disparu. La nouvelle bourgeoisie des petites villes et des gros bourgs exige un contact direct avec Dieu. 

    Avec le mouvement protestant puritain, un siècle plus tard, au XVIème siècle, les héritiers de la Réforme, particulièrement angoissés, veulent être rassurés sur le salut de leur âme et exigent des preuves rationnelles, des « signes » indubitables donnés par leur conduite morale. C’est le sens du mouvement puritain, qui donnera naissance à de nombreuses églises et sectes : presbytérianismes, quakers, baptistes, piétisme, méthodistes, etc. Le mouvement constitue la fin de la période initiée par LUTHER et CALVIN.  

    Au surplus, Max WEBER décrit la chute dans le lugubre que le puritanisme imposa à l’Angleterre de 1640 à 1660 à l’époque de Cromwell  : 

    « L’ascèse s’abattit comme un carcan sur la joyeuse Angleterre d’antan. Les fêtes profanes ne furent pas seules en cause. La haine rageuse des puritains pour tout relent de « superstition », toute réminiscence des grâces magiques ou hiérurgiques, les amena à condamner la fête de Noël chrétienne aussi bien que l’arbre de Mai et l’art naïf exposé dans les églises. » (8) 

    Au XVIIIème siècle, le mouvement puritain sera complètement desséché et mort, comme d’ailleurs le montre Max WEBER en analysant le cas de Benjamin FRANKLIN qui fait des principes ascétiques un moyen de réussite sociale. (9) 

    Cependant, Max WEBER se borne à « expliquer » que la « cause » du déclin du puritanisme dans les rangs du capitalisme se trouve dans le fait que la bourgeoisie capitaliste n’avait plus besoin de la religion, ayant l’État à sa disposition ! Explication un peu courte, qui ne prend pas en compte l’évolution spirituelle de la culture occidentale. 

    En réalité, le mouvement des puritains annonce, par son rationalisme, l’époque suivante : « l’ère des Lumières », la foi en la toute puissance de la raison. 

    C’est la conclusion à laquelle parvient Oswald SPENGLER et qu’aurait pu atteindre Max WEBER à partir de ses propres recherches s’il ne s’était pas focalisé dans la recherche d’une cause au lieu de saisir le mouvement historique d’ensemble dans sa perspective. 

    Pierre Marcowich 

    (1) Max WEBER - L'ÉTHIQUE PROTESTANTE ET L'ESPRIT DU CAPITALISME - Flammarion, 2000, 2002 (prix : 11 €) ;

    (2) Ibidem, pages 165 et 166 ;

    (3) Ibidem, page 186 ;

    (4) Ibidem, page 250 ;

    (5) Ibidem, page 273 ;

    (6) Ibidem, page 277 ;

    (7) Ibidem, page 198 ;

    (8) Ibidem, page 278 ;

    (9) Aujourd’hui, le dogme calviniste de la prédestination est pratiquement oublié même dans les courants issus du mouvement puritains. L’accent est mis dans une éthique conforme à l’évangile, teinté d’une dose d’émotion, permettant à celui tombé dans le péché (alcoolisme, délinquance, etc.) de renaître pour une vie nouvelle, comme on le voit avec le concept de « born again » des évangélistes, des pentecôtistes, etc.aux Etats-Unis ;

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

S'abonner au fil d'information RSS de ce blog