Oswald SPENGLER constate que, pour l’homme occidental, la morale, c’est-à-dire ce qui est bien et ce qui est mal (la vertu et le péché), est dotée d’une valeur générale et durable. Quiconque pense différemment est déclaré pécheur, hérétique. C’est le fameux « Tu dois » qui démontre que tout n’est question que de volonté pour changer transformer : volonté de ce qui donne l’ordre aussi bien que celui qui le reçoit.
« Tous exigent des autres quelque chose. (…) L’homme doit. L’État doit. La société doit. Cette forme de la morale est évidente pour nous : elle représente le sens propre unique de toute morale pour nous. » (1)
C’est le volontarisme spécifiquement occidental. En effet, Oswald SPENGLER fait remarquer qu’il n’en est pas de même dans d’autres cultures, comme dans l’Inde, la Chine ou dans l’Antiquité :
« Bouddha donnait un libre exemple, Épicure un bon conseil. Ce qui représente aussi deux formes de morale supérieure – autonome. » (1)
Oswald SPENGLER m’apparaît très perspicace, à mon avis, dans l’analyse de la morale antique, car voici comment s’adresse ÉPICURE à son jeune disciple, MÉNÉCÉE :
« Suis et pratique l’enseignement que je ne laisse de te prodiguer et comprends qu’il y va des principes de la vie heureuse. » Aucun commandement, dans ce conseil pourtant de grande importance, puisqu’il est relatif au moyen d’obtenir le bonheur.
L’Antiquité était caractérisée par la diversité des morales dont le principe s’opposait, mais elle cohabitaient paisiblement entre elles.
Il n’est jamais venu à l’idée d’ÉPICURE de combattre les opinions philosophiques (stoïciens et cynique). Satisfait d’être ce qu’il était, il n’a jamais pensé à l’humanité, mais seulement à ses amis.
Par contre, comme nous le fait remarquer Oswald SPENGLER, NIETZSCHE, qui enseignait une morale pour l’élite, ne pensait qu’à « l’humanité » :
J’ajouterais que la conception universaliste de la morale professée par l’homme occidental s’est, à mon avis, d’autant plus renforcée qu’il l’a détachée de la religion. Par conséquent, il lui apparaît comme allant de soi, tout à fait évident, d’imposer sa morale (devenue neutre et donc objective) aux hommes de toutes les religions et de toutes les cultures.
« L’impératif moral en tant que forme de la morale est faustien et rien d’autre », conclut Oswald SPENGLER. (2)
La morale occidentale est tout entière volonté, force et action.
La volonté, c’est la volonté de puissance pour s’imposer.
La force, c’est le mouvement, le dynamisme vers un but, une direction.
L’action c’est un concept historique, imprégné de dynamisme, qui fait que l’homme occidental est conscient de vivre, aux plans personnel et historique, dans une époque, qui sera suivi d’une autre dans le « grand enchaînement du devenir » . (2)
Pour l’homme faustien (= occidental), précise Oswald SPENGLER, « vivre c’est combattre, vaincre, s’imposer ». (2)
Oswald SPENGLER compare cette conception avec celle de l’Antiquité, où n’existe ni mouvement ni but. Les écoles philosophiques et artistiques co-existent paisiblement sans donner lieu à des luttes acharnées.
Au contraire, en Occident, il y a des luttes acharnées entre les partisans du Gothique et ceux de la Renaissance, le classicisme et le baroque, les dominicains et les franciscains, etc. :
« Il est impossible au faustien de nier cette forme fondamentale de son existence. (3)
Et Oswald SPENGLER d’observer avec ironie :
« Tous ceux qui s’insurgent contre le « progrès » n’en considèrent pas moins leur activité comme un progrès. Tout agitateur en faveur d’un « retour » pense par là-même à un développement continu. « Immoral » n’est qu’une nouvelle espèce de morale, d’ailleurs avec la même prétention à la suprématie sur les autres. (..) Tout ce qui est faustien prétend à une domination exclusive » (3)
Pour le monde antique, la tolérance est quelque chose d’évident. C’est un style.
Par contre, pour le monde occidental, nous dit Oswald SPENGLER, elle est une illusion ou bien même un signe de déclin.
On pourrait se poser la question de savoir si cet impératif moral, ce ne serait pas le christianisme qui l’aurait introduit dans le monde occidental, transformant ainsi l’homme faustien.
La réponse d’Oswald SPENGLER est formellement négative.
Pour Oswald SPENGLER, ce n’est pas le christianisme qui a transformé l’homme occidental, c’est l’homme occidental qui a transformé le christianisme.
Oswald SPENGLER observe que la morale de Jésus (morale de la culture « arabe », en tant qu’issu de la culture juive) est « une attitude de calme spirituel ».
Jésus recommande ce calme si l’on veut gagner la vie éternelle.
On ne peut qu’admettre la pertinence de l’observation d’Oswald SPENGLER. Il suffit de se remémorer cette recommandation importante de Jésus : « Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l'autre. ». (4)
Il convient de se remémorer également le Sermon sur la Montagne, dont le contenu est appelé « Les Béatitudes » : « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume de Dieu est à eux (…) » (5)
Et Oswald SPENGLER d’ajouter dans une note de bas de page :
« Que celui qui a des oreilles entende ! – cette maxime ne prétend point gouverner. Mais ce n’est point ainsi que l’Église occidentale a compris sa mission (…) On peut ajouter cet autre exemple comparatif lointain : les médecins arabes recommandent leur mystérieux arcane, les médecins occidentaux veulent donner force de loi à leur science : vaccination obligatoire, déclaration des bêtes atteintes de trichine, etc ». (6)
Aujourd’hui, on pourrait ajouter des exemples nombreux de lois par lesquelles on impose de force à la population une hygiène de vie (tabac, alcool, écologie, etc.). Quant aux médecins arabes qu’évoque Oswald SPENGLER, il s’agit bien sûr de l’ancienne médecine arabe. Les médecins des pays arabes actuels apprennent et pratiquent la médecine occidentale.
Mais revenons au problème de la transformation du christianisme par l’homme occidental. Cette transformation a été réalisé au tout début de la culture de la culture occidentale, soit entre l’an 900 et 1200 :
« (…) la morale de Jésus (…) a été intérieurement transformée dans la première période gothique en morale de commandement. » (7)
Par quel moyen l’homme faustien a-t-il transformé le christianisme ? Non pas en transformant le dogme, mais en lui insufflant une morale nouvelle, nous dit Oswald SPENGLER.
L’homme occidental a mis le « moi », là où il y avait le « il », le « celui qui », bref la recommandation, en donnant le sens de l’impératif. Le symbole de cette transformation se trouve dans l’institution du sacrement de la confession personnelle auriculaire (8)
Et Oswald SPENGLER de conclure :
« La volonté de puissance, même en morale, la passion d’ériger sa morale personnelle en vérité générale, de vouloir l’imposer à l’humanité, de paraphraser, dominer, détruire tout ce qui est différemment constitué, sont notre bien le plus propre. » (3) (souligné mis en gras par moi-même).
On peut s’interroger sur l’utilisation de la notion de volonté de puissance par Oswald SPENGLER. Je précise qu’Oswald SPENGLER s’inspire, au plan philosophique, de NIETZSCHE qui est le créateur de cette expression.
La notion de volonté de puissance au sens de NIETZSCHE signifie que l’homme occidental parvient à surmonter ses pulsions instinctives de domination sur l’autre en les spiritualisant pour en faire le bien commun de toute l’humanité à qui il l’offre « généreusement », si je puis dire. (9)
L’adoption en 1948 par l’Assemblée générale de l’ONU de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (inspirée de la Déclaration de 1789) est un parfait exemple de cette volonté de puissance, dont parle Oswald SPENGLER. La lecture des discussions préalables est très instructive sur les réticences de certains pays (apartheid, inégalité entre l’homme et la femme, système de castes, absence de liberté politique et philosophique, systèmes totalitaires, etc.).
Mais, ayant vaincu le nazisme, les pays occidentaux, surtout les États-Unis, ont alors facilement imposé leur point de vue, en raison de leur puissance militaire, économique, politique et aussi spirituelle.
Oswald SPENGLER montre les liens intimes, organiques, qui existent entre l’éthique d’une culture et son domaine artistique, en particulier l’architecture :
« Une morale systématique est une sorte d’ornement, elle ne se manifeste que dans les impératifs, mais aussi dans le style tragique et même dans le motif artistique » (6)
C’est pourquoi Oswald SPENGLER en conclue « qu’il y a autant de morales que de cultures, ni plus ni moins ».(6)
Chaque morale vit et meurt avec sa culture : « Il n’ y a pas de morale universelle » (10)
Oswald SPENGLER ajoute également qu’il ne peut pas y avoir de conversion dans le sentiment cosmique que l’on a du monde lorsqu’on appartient à une culture déterminée. Déjà la Renaissance avait voulu retourner à l’Antiquité : elle n’a pu que se montrer que plus gothique dans son « antigothisme ». L’Occidental civilisé a beau vouloir se convertir au bouddhisme, au paganisme, à un prétendu christianisme « modernisé », l’anarchiste vanter l’individualisme, le socialiste l’éthique sociale ou pacifisme, tous resteront, au-delà des mots et des concepts utilisés, les mêmes.
Pour Oswald SPENGLER, la morale un monde formel achevé en soi. Il distingue :
- d’une part, l’éthique antique, qui est une éthique de position ;
- d’autre part, l’éthique occidentale, qui est une éthique d’action.
Pierre Marcowich
(1) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Chap. V, Image mentale et sentimental vital, page 324 ;
(2) Ibidem, page 325 ; Le terme « faustien » est utilisé par Oswald SPENGLER comme synonyme d’occidental par évocation du héros médiéval parcourant en permanence le monde à la recherche perpétuel du salut de son âme et du bonheur. Oswald SPENGLER est à l’origine de l’utilisation du terme « faustien » pour désigner l’homme occidental, expression aujourd’hui largement utilisé (Note de Pierre Marcowich) ;
(3) Ibidem, page 326 ;
(4) Évangile selon saint Matthieu, Chap . 5, verset 39 ;
(5) Évangile selon saint Matthieu, Chap . 5, versets 1 à 11 ;
(6) Ibidem, page 327 ;
(7) Ibidem, pages 326-327 ;
(8) Il convient de noter que les prémisses de la confession personnelle sont apparues vers le VIIème siècle dans les milieux monastiques (érémitiques), et c’est au début du XIIème siècle que la confession personnelle, auriculaire et secrète avec l’absolution donnée par le prêtre a été généralisée. (Note de Pierre Marcowich) ;
(9) « Et la vie elle-même m'a dit ce secret : « Vois, dit-elle je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même ». Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, « Du surpassement de soi » ;
(10) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident, opus cité, page 328 ;
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