1) LE PRINCIPE DE CAUSALITÉ NE DOIT PAS S'APPLIQUER À LA RECHERCHE HISTORIQUE

La méthode d’analyse historique élaborée par Oswald SPENGLER dans son ouvrage « Le déclin de l’Occident » provient de la constatation que la méthode utilisée par les historiens basée sur le principe de causalité, c’est à dire sur la recherche des causes et des effets, comme dans les sciences exactes, ne peut qu’engendrer des opinions totalement erronées pour la compréhension de l’histoire humaine.

« (…) on a confondu l’histoire avec la nature au sens objectif du physicien et on l’a traitée en conséquence. De là l’erreur très grave qui consiste à transporter dans l’image historique les principes de causalité, de loi, de système, c’est à dire la structure de l’être figé. » (1) 

Or, le principe de causalité, nous dit Oswald SPENGLER, ne peut être applicable que dans les sciences exactes (sciences naturelles, physiques, sciences biologiques, etc.). : le physicien recherche les causes puis détermine les effets. 

En effet, la causalité, c’est le rationnel, la loi, le système, qui s’exprime par les lois mathématiques, et qui ne peut s’appliquer qu’à des êtres figés et à des phénomènes toujours présents ou qui se répètent identiquement. 

Chacun sait qu’en Occident, le principe de causalité provient de la philosophie des Lumières du XVIIIème siècle, selon laquelle tout phénomène humain, animal, social, matériel, spirituel et psychique pouvait (et devait) s’expliquer par la raison.

 C’est donc ce qu’ont fait les historiens, surtout depuis le 18ème siècle, en recherchant les causes et les effets des évènements historiques. 

Pour confirmer l’impasse dans lequel se trouvent les historiens qui se réclament du principe de causalité, Oswald SPENGLER nous cite en exemple, avec un certain humour, la fameuse querelle des matérialistes et des « idéalistes » à propos de l’histoire de l’antiquité :

« Disons carrément qu’il y a une manière matérialiste et une manière idéologique de voir l’Antiquité.

Les partisans de la première (les matérialistes) déclarent que la descente d’un plateau est causée par la montée de l’autre. Ils démontrent –sans doute de façon péremptoire – que cette règle ne souffre point d’exception. Nous trouvons donc chez eux la cause et l’effet et – naturellement – les faits sociaux et sexuels, en tout cas purement politiques, représentent les causes, les faits religieux, spirituels, artistiques, les effets (quand toutefois le matérialiste souffre pour ces derniers le nom de faits).

Inversement, les idéologues démontrent que la montée d’un plateau résulte de la descente de l’autre, et ils le prouvent avec la même exactitude. Ils s’abîment dans les cultes, les mystères, les rites, les secrets du vers et de la ligne, et jugent la vie triviale quotidienne, conséquence pénible de l’imperfection terrestre, à peine digne d’un regard oblique. (2) 

Pour l’Antiquité, comme pour toute autre culture, Oswald SPENGLER ne donne raison ni aux matérialistes ni aux idéologues, car les uns et les autres mènent à une impasse dans la mesure il s’agit d’un choix dicté par des préférences idéologiques. 

Or, nous dit Oswald SPENGLER, « ce qui donne son rang à chaque fait particulier, c’est simplement la plus ou moins grande pureté et la plus ou moins grande force de son langage formel, la puissance de sa symbolique – par delà le bien et le mal, la grandeur et la bassesse, l’utilitarisme et l’idéalisme. » (3) 

Oswald SPENGLER en donne de nombreux exemples, dont celui de la momie égyptienne : « la momie égyptienne  est une symbole d’un rang suprême. On éternisait le corps du mort.(…) Les égyptiens conservaient même la momie de leur histoire : les dates et les nombres chronologiques ». (4) 

N’apparaît pas non plus efficace pour la compréhension de l’histoire universelle le fameux schéma encore utilisé par les historiens : Antiquité – Moyen-Âge – Temps modernes. Il y a là, objecte Oswald SPENGLER, un désir d’imposer à l’histoire universelle le schéma historiographique européen : 

« Antiquité – Moyen-Âge – Temps modernes : voilà le schéma d’une incroyable indigence qui exerce sur notre pensée historique un pouvoir absolu, voilà le non-sens qui nous a toujours empêchés de saisir exactement dans ses rapports avec l’histoire totale de l’humanité la position véritable, le rang, la forme et surtout la durée de ce petit monde fragmentaire qui depuis l’Empire germanique se développe sur le sol de l’Europe occidentale. » (5) 

Oswald SPENGLER fait ressortir l’aspect absurde de ce triptyque qui allie les 1.500 ans de l’Antiquité (toutes périodes confondues) à 1.000 ans de Moyen-Âge auxquels sont ajoutés les fameux « Temps modernes » qui deviennent extensibles à l’infini en y accolant l’époque contemporaine, puis l’Histoire du Temps présent, termes utilisés pour désigner l’époque actuelle.

 Oswald SPENGLER note « l’arrogance » de l’homme occidental qui, dans sa volonté organique d’atteindre l’universel en toutes choses, non seulement englobe la culture antique dans la culture occidentale, mais imagine faire entrer l’histoire de l’ensemble des groupes humains dans ce schéma linéaire Antiquité – Moyen-Âge – Temps modernes qui, de plus, depuis la Philosophie des Lumières, vise à donner un sens à l’Histoire (vers le Progrès et la Raison, en l’espèce). 

Il convient de remarquer qu’Oswald SPENGLER admet tout à fait que l’homme occidental conçoive une image de l’histoire universelle, car cette démarche est inhérente à la culture occidentale. Par contre, il en critique seulement la méthode fondée sur le fameux triptyque, la linéarité avec un but évolutif. 

Approfondissant sa réflexion, Oswald SPENGLER constate qu’apparaissent, dans l’histoire universelle, de nombreuses similitudes entre des phénomènes historiques très éloignés l’un de l’autre dans le temps et dans l’espace. Par exemple,  Napoléon est appelé le « nouvel Alexandre », Rhodes « l’antique Venise » en raison de la similitude de la puissance économique de ces deux villes, fondée sur le commerce maritime. Les historiens partisans du principe de causalité considèrent ces similitudes comme de simples « coïncidences ». 

Cependant Oswald SPENGLER note d’autres similitudes beaucoup plus profondes entre cultures différentes. 

C’est ainsi que comparant l’histoire de l’Occident avec celle de l’Antiquité, Oswald SPENGLER voit une similitude organique (rapports sociaux et politiques et rapports villes et campagnes) entre :

-          la période gothique (900-1500) et la période des guerres homériques (1100-650 av J.C.) ;

-          l’Europe de Louis XIV et de Frédéric II et la Grèce de Thémistocle et Périclès ;

-          les révolutions américaines et françaises et les révolutions sociales de l’antiquité (IVème siècle av. J.C. : la plèbe contre les patriciens) 

Oswald SPENGLER trouve les mêmes similitudes d’époques dans les cultures chinoise, égyptienne (pharaonique), et d’autres aussi, qu’il n’est pas possible de présenter dans cet exposé, qui se veut synthétique. 

Oswald SPENGLER en conclue qu’il y a nécessité de poser la question nouvelle du pourquoi de ces similitudes historiques qui font apparaître une sorte d’énigme « métaphysique ».  

Disons-le tout de suite, cette énigme sera résolue par Oswald SPENGLER lorsqu’il démontrera que toutes les cultures humaines, passées et présentes, ont toute la même structure de développement, c’est à dire qu’elle passe toutes, mais de façon originale, spécifique, par les mêmes phases de jeunesse, maturité et vieillesse, cette dernière étape pouvant d'ailleurs durer des siècles. 

Cherchant une nouvelle méthode d’interprétation historique qui puissent s’appliquer à l’ensemble de l’histoire humaine et donc à toutes les cultures, Oswald SPENGLER nous rapporte qu’il a eu, avant d’écrire son ouvrage, l’intuition que pour comprendre un événement historique précis, il fallait tout d’abord considérer que chaque groupe humain particulier formait une unité organique de structure régulière, homogène, c’est à dire une culture spécifique, au travers de laquelle son histoire s’accomplissait. 

Il constate alors que cette culture exprime, par une forme particulière, l’expression de son âme qui est sa logique interne, son destin. 

Mais alors se posa pour Oswald SPENGLER la question de comprendre la multitude de rapports encore incompris entre les formes d’art plastiques, guerrières ou administratives, l’affinité entre les formes politiques et mathématiques de la même culture, etc. Il fallait donc une méthode qui permettent de définir ce qu’est une culture, comment elle se développe. 

Force est de constater, nous dit Oswald SPENGLER, que l’on ne peut pas appliquer à l’histoire le principe de causalité, de loi, de système, comme si l’histoire consistait en une structure figée, alors qu'elle en perpétuel devenir.

En effet, précise Oswald SPENGLER, l’homme « n’est pas que membre de la nature, mais aussi membre de l’histoire, autre cosmos de nature et de substance différentes, que la métaphysique entière a sacrifié au premier. » (6) 

Oswald SPENGLER en conclue qu’il est nécessaire de prendre en compte cette opposition d’appartenance que vit l’homme, à la fois membre de la nature toujours inchangée et acteur de l’histoire en perpétuel devenir, afin d’élaborer une méthode historique fondée sur cette opposition, à savoir l’antithèse de l’histoire et de la nature, ou bien, ce qui revient au même, sur l’antithèse du vivant et du figé. 

Cette méthode historique, élaborée par Oswald SPENGLER, permettra à l’historien non seulement d’appréhender l’histoire qui se fait, le devenir, mais aussi de comprendre « qu’un phénomène historique n’est pas seulement un fait pour l’entendement, mais aussi une expression de l’âme, pas seulement objet, mais symbole, depuis les plus hautes œuvres de l’art et de la religion jusqu’aux futilités de la vie quotidienne : voilà qui une nouveauté philosophique. » (7) 

Pierre Marcowich 

(1) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Introduction, page 61

(2) Ibidem, pages 40 et 41

(3) Ibidem, page 43

(4) Ibidem, page 24

(5) Ibidem, page 28

(6) Ibidem, page 60

(7) Ibidem, page 61 

  Suite : 2) HISTOIRE ET NATURE

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Commentaires (2)

1. cros Le 03/09/2009 à 13:55

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Le rejet du principe de causalité est sans doute ce qui rend la méthode spenglérienne incompréhensible à la multitude.D'ailleurs Spengler ne se fait aucune illusion , il sait que sa methode n'est PSYCHOLOGIQUEMENT accessible qu'à un petit nombre : ceux qui sont capable de substituer le destin à la causalité,l'incertitude de l'avenir aux ratiocinations rassurantes sur le passé.Le français est particulièrement dépourvu de cette disposition d'esprit.

2. Pierre Marcowich Le 03/09/2009 à 17:27

Bien sûr, le rejet du principe de causalité ne s'adresse pas à la masse et ne constitue pas un argument électoral. La méthode spenglérienne est destinée à une minorité qui veut, non pas revenir en arrière, mais comprendre la période de civilisation que nous vivons, en vue de proposer un destin au peuple en fonction des circonstances.
Et si, comme vous dites, "le français est particulièrement dépourvu de cette disposition d'esprit" consistant à faire face au destin, ce n'est pas en raison d'une inclination qui lui serait innée, mais parce que son élite (intellectuelle, politique, économique) a depuis longtemps perdu l'idée même d'un destin, d'une mission, se laissant glisser au fil de l'eau tout en profitant de ses privilèges.
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