-1- La nécessaire prise distance
Sur le fondement de l’antithèse entre l’Histoire et la Nature, Oswald SPENGLER élabore une méthode de recherche historique qui va permettre à l’historien de se libérer de ses préjugés qui le font juger de l’importance d’un phénomène historique au regard de ses croyances et valeurs qu’il professe en tant qu’homme appartenant à une culture donnée.
Dans cette perspective, l’historien doit mettre une certaine distance entre lui et le phénomène historique qu’il étudie.
« Ce qui a manqué jusqu’à ce jour, c’était la distance à l’objet. Cette distance a été depuis longtemps atteinte vis-à-vis de la nature, sans doute parce qu’elle était plus a facilement accessible. » (1)
En effet, Oswald SPENGLER considère que cette nouvelle méthode est comparable à la révolution copernicienne qui a ôté à la Terre sa position centrale dans l’univers au profit du soleil de sorte que, par la découverte à Antoine COPERNIC, nous savons que la Terre est une planète parmi beaucoup gravitant à une distance autour du Soleil.
La révolution copernicienne a été appliqué à l’ensemble des sciences de la nature. Oswald SPENGLER considère qu’elle doit aussi d’étendre à l’Histoire.
En conséquence, l’historien occidental doit apprendre à se détacher de la « position fortuite » qu’il occupe dans l’histoire :
Oswald SPENGLER donne quelques exemples du « préjugé personnel de l’historien » :*
Premier exemple :
« Le XIXe siècle nous apparaît infiniment plus riche et plus important que, par exemple, le XIXe avant J.C., mais la lune aussi nous apparaît plus grande que Jupiter et Saturne. Il y a longtemps que le physicien s’est débarrassé du préjugé de l’éloignement relatif, non l’historien.
Deuxième exemple :
Nous osons appeler la culture grecque une antiquité relative à notre modernité. L’était-elle vraiment pour ces Égyptiens raffinés vivant à l’apogée de leur évolution historique dans la cour du grand Thoutmosis –1.000 ans avant Homère ? » (2)
Oswald SPENGLER s’assigne donc comme but de libérer l’histoire du préjugé personnel de l’historien qui lui fait déterminer le sens du passé en fonction des idéals et des intérêts actuellement valables.
-2- Profondeur et superficialité
Oswald SPENGLER constate qu’une réalité est nature si elle subordonne le devenir au devenu : ce qui est arrivé conditionne ce qui va advenir, comme on le constate dans le domaine des sciences naturelles, physiques, etc.
Par contre, une réalité est histoire, si le devenu est subordonné au devenir : le devenir conditionne le devenu, c’est à dire que la logique organique d’une culture, la direction qu’elle doit nécessairement prendre en fonction de sa conception métaphysique du monde, explique son passé.
Par conséquent, la nature est le domaine de la loi, du connu, de limite mécanique. Tout connu est atemporel. Connaître s’applique à la nature.
Percevoir concerne l’histoire : un événement historique n’arrive qu’une fois et ne se répète jamais. Il est opposé au figé.
« Tout événement historique n’arrive qu’une fois et ne se répète jamais. Il porte le caractère de direction – de « temps » - d’irréversibilité. Événement arrivé, il est désormais le devenu opposé au devenir, le figé opposé au vivant, et appartient au passé irrévocablement. Le sentiment qu’on en a est la peur cosmique.
Au contraire, tout connu est atemporel, ni passé ni futur, mais absolument « existant » et donc valable pour longtemps. C’est le propre de la structure interne des lois naturelles. La loi, la formule est antihistorique. Elle exclut le hasard. (…)
Le devenir « n’a point de nombre ». seul l’inerte – ou le vivant, à la condition de faire abstraction de son être vivant – peut se compter, se mesurer se décomposer (…) Le devenir pur, la vie, est en ce sens illimité. Il dépasse le ressort de la cause et de l’effet. » (3)
Toutefois, nous dit Oswald SPENGLER, l’histoire étudiée n’est du devenir pur, elle contient une part du devenu. Sur la partie de devenu, il est possible d’appliquer une analyse scientifique (causale), en particulier lorsqu’il s’agit d’ordonner les matériaux de base. En effet, sur cette partie de la recherche historique, il convient de ne point commettre d’erreur.
Par contre, nous dit Oswald SPENGLER, sur la partie de devenir pur, c’est à dire proprement historique, ce sont plus les critères d’exactitude ou d’erreurs qui comptent, mais ceux de profondeur et la superficialité. Sur ce point Oswald SPENGLER est d’ailleurs tout à fait cohérent avec ses propres thèses, car le rôle de l’historien est surtout de percevoir la direction, la logique de l’âme d’une culture, son destin en quelque sorte.
Comme pour provoquer les historiens partisans de l’analyse scientifique de son époque et d’aujourd’hui, Oswald SPENGLER affirme : « La nature doit être traitée en savant, l’histoire en poète » (4) À l’appui, il cite le grand historien allemand, Léopold von RANKE qui aurait dit que le « QUENTIN DUWARD », roman historique Walter Scott en 1823, était le vrai représentant de la science historique.
En outre, Oswald SPENGLER fait remarquer que chaque individu, chaque culture, chaque phase de culture a une disposition particulière vocation à préférer l’une ou l’autre de ces deux méthodes (recherche de la profondeur historique ou analyse mécanique, causale) comme modalité de compréhension de l’histoire de l’entendement universel. Ainsi, rappelle Oswald SPENGLER, l’Occidental est porté vers l’histoire, tandis que l’homme antique, porté sur le présent, l’était beaucoup moins, le passé devenant rapidement légende.
-3- Pourquoi l’histoire paraît difficile à l’homme moderne
Oswald SPENGLER observe que dans la partie de l’Histoire qui peut être traitée de manière causale dès lors qu’elle appartient au passé, qu’elle est du devenu, du figé, il pourra être employé des nombres sous la forme de chronologie. Mais le nombre chronologique, qui n’arrive qu’une fois, et décrit les périodes, ne doit pas être confondu avec le nombre mathématique qui, lui, arrive toujours, car il est la loi. Le nombre chronologique se distingue du nombre mathématique.
Puis, Oswald SPENGLER constate tout d’abord qu’aussi bien l’histoire que la nature sont des images que, depuis les temps primitifs, l’homme s’est forgé dans son univers mental. Pour Oswald SPENGLER, l’histoire en tant qu’image organisée de l’univers, pris comme un devenir, est une création antérieure à la nature prise en tant qu’univers organisé et raffiné. Pour nous en convaincre, Oswald SPENGLER rappelle l’univers mental des hommes primitifs, obscurs, rempli de démons, hostile, mais vivant, ayant une logique organique qui se développe à l’infini et que l’homme primitif doit craindre. C’est donc, aux yeux de l’homme primitif un univers en devenir, donc de l’histoire. Par contre, la nature est une image tardive de l’homme des grandes villes des cultures tardives qu’il s’est construite pour appréhender la réalité.
Cette constatation nous dit Oswald SPENGLER l’axiome selon lequel le devenir est toujours à la base du devenu. C’est « pourquoi toute recherche historique qui prétend à la science, alors qu’elle devrait toujours porter un élément juvénile, rêveur, goethéen, frise le danger de devenir une simple physique de la vie publique, une histoire « matérialiste », comme elle s’est nommée elle-même inconsciemment ».(5)
Et Oswald SPENGLER de conclure : « Malgré cela ou à cause de cela, la science naturelle paraît facile, l’histoire difficile à l’homme moderne ». (5)
-4- Les deux catégories de méthode de connaissances : la systématique et la physionomique
L’homme des hautes cultures a besoin de connaître et de comprendre l’image de l’univers qu’il perçoit, étant observé que l’histoire et la nature, ici considérée, sont, pour Oswald SPENGLER, non des objets physiques, mais des images cosmiques, c’est à dire des représentations mentales de l’univers.
Cependant, la dualité de la nature et de l’histoire re l’empêche d’utiliser un langage commun pour ce deux réalités.
L’impression cosmique historique est constituée de deux caractères dominants : direction et étendue. Pour désigner ces deux caractères l’homme utilise le mot « lointain » qui cependant a un double signification, note Oswald SPENGLER : « Là, il désigne l’avenir historique ; ici, la distance spatiale. » (6)
La distance, c’est à la fois la mesure d’une longueur ou le temps, pris comme une dimension mathématique par l’historien matérialiste, qui l’utilise pour formuler des lois, alors que pour l’historien qui choisit les impressions historiques, le quantitatif est étranger. Pour Oswald SPENGLER, cela implique deux types de connaissances : l’univers-nature et l’univers-histoire :
« Il y a une connaissance de la nature et des connaisseurs d’hommes. Il y a une connaissance de la vie et une expérience de la vie. » (7)
À partir de ces deux univers, la nature et l’histoire, Oswald SPENGLER explique que la morphologie, comprise comme l’étude de l’univers, comprend deux méthodes bien distinctes :
- d’une part, la systématique concernant l’étude les lois de la nature ;
- d’autre part, la physionomique concernant l’étude de l’organique, de l’histoire et de la vie.
Oswald SPENGLER se fixe pour but d’entreprendre, ou plutôt d’esquisser, nous dit-il, la morphologie de l’histoire universelle en prenant pour base la méthode physionomique.
-5- La méthode physionomique
Oswald SPENGLER constate que le savant , le scientifique, même s’il se rattache par définition, à la méthode systémique (analyse scientifique) exprime, par les formes de son expression, l’âme de la culture dans laquelle il vit. Cela est particulièrement vrai pour le mathématicien.
Oswald SPENGLER en conclue que, de même que « le corps avec ses œuvres finies, limitées, devenues, caduques, est l’expression de l’homme », de même « le côté visible de toute l’histoire a la même signification que le phénomène extérieur de l’homme, en particulier : croissance, traits du visage, attitude, démarche, non la langue, mais la parole, non l’écriture, mais l’art d’écrire ». (8)
L’historien devra donc connaître ces grands organismes qu’il appelle cultures, « comprendre leur physionomie, leur langage, leurs actes, comme on comprend ceux d’un homme en particulier ». (8)
Oswald SPENGLER nous expose que tout forme passée, tout phénomène caduc est un symbole et l’expression d’une âme : « tout caduc n’est que parabole » (8).
L’artiste, comme l’historien authentique, discerne ce que les choses vont devenir, ou les répète en lui-même lorsqu’elles sont passées.
Pour récapituler, je propose le tableau ci-dessous inspiré de celui d’Oswald SPENGLER :
HISTOIRE NATURE VIE (accomplissement) RÉALITÉ Devenu subordonné au devenir Devenir subordonné au devenu Direction Étendue Organique Mécanique Symboles Nombres Paraboles Concept Forme Loi Tact Tension Physionomique Systématique Faits Vérités
La connaissance qui est réglée mathématiquement se rapporte à un présent constant, où le temps n’est pour ainsi dire pas pris en compte, le scientifique considérant que « la » nature est la même pour chaque être humain et pour toujours.
Or, nous dit Oswald SPENGLER, l’histoire réelle repose sur une le sentiment contraire., c’est à dire une certaine sensibilité, sur des impressions qui ne peuvent pas être fixées dans un moment du temps. L’organe qui exprime cette sensibilité est la mémoire.
Oswald SPENGLER définit ainsi la mémoire, très importante à mon avis de nos jours :
« L’image historique (…) est une image de la mémoire. Mémoire signifie ici un état supérieur, qui n’est point la propriété de chaque être éveillé, qui n’est départi à beaucoup que dans une mesure restreinte, une espèce très précise d’imagination qui fait vivre sub specie aeternitatis* le moment particulier en le rapportant constamment au passé et à l’avenir ; elle est la base de toute espèce de contemplation rétrospective, de toute connaissance et de toute confession de soi-même. » (9)
(*) sub specie aeternitatis* (latin) sous l’apparence de l’éternité.
Parvenu à ce stade de sa recherche, Oswald SPENGLER nous annonce qu’il devient possible de découvrir les derniers éléments de l’univers formel historique. Ce qui fera l’objet d’un prochain article.
Pierre Marcowich
Prochain article : LE PHÉNOMÈNE DES GRANDES CULTURES
(1) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Chap. II, Le problème de l’Histoire universelle, page 101 ;
(2) Ibidem, page 102 ;
(3) Ibidem, page 103 ;
4) Ibidem, page 104 ;
(5) Ibidem, page 106 ;
(6) Ibidem, page 107 ;
(7) Ibidem, page 108 ;
(8) Ibidem, page 109 ;
(9) Ibidem, page 111 ;
1. elqasmi Le 08/09/2009 à 08:16
2. Pierre Marcowich Le 08/09/2009 à 20:42