"MORALE DE MAÎTRES" ET "MORALE D'ESCLAVES"

Si la morale antique s’intéresse à l’individu comme « un corps parmi les corps », nous dit Oswald SPENGLER, la morale occidentale fait que l’individu, sujet actif, se projette dans l’espace et dans l’avenir, avec en lui-même le sentiment primaire du souci. 

En outre, l’éthique occidentale, selon Oswald SPENGLER, a pour caractéristique d’être un sentiment cosmique qui promeut son opinion au nom de tous (l’humanité). 

Sur ce point fondamental, constate Oswald SPENGLER, l’éthique occidentale est en complète opposition avec les cultures antérieures (Indoue et Antiquité), sauf avec la culture égyptienne qui, tout en possédant le sentiment de la sérénité, partage avec la culture occidentale le sentiment du souci et de projection dans l’espace et l’avenir. 

À partir de l’analyse d’Oswald SPENGLER, est présenté ci-dessous un tableau synthétisant les caractéristiques morales de quatre hautes cultures et faisant ressortir le contraste de trois cultures avec la culture occidentale :  

ÉGYPTE

ANTIQUITÉ

INDE

OCCIDENT

Tendance à l’attitude sereine, à l’absolue satisfaction, à la perfection statique l’individu ;

Sentiment primaire du souci ;

Projection à travers l’espace et l’avenir.

Ataraxie de Zénon ;

Idéal d’aboutissement de la tragédie de l’individu exempt de volonté

Tendance à l’attitude sereine, à l’absolue satisfaction, à la perfection statique l’individu ; idéal bouddhiste du Nirvana

Sentiment primaire du souci ;

Projection à travers l’espace et l’avenir.

Et Oswald SPENGLER d’observer : 

« On pourrait fort bien, en effet, imaginer sur les bords du Gange un Socrate ou un Épicure, et surtout un Diogène. Mais dans une cité cosmopolite d’Occident, Diogène ferait figure d’un bouffon dépourvu de sens. » (1)  

Puis Oswald SPENGLER conteste la thèse de Friedrich NIETZSCHE selon laquelle l’Occident serait pourvu d’une morale de la compassion prétendument issue du christianisme. 

Oswald SPENGLER observe qu’il convient tout d’abord de distinguer entre la morale que l’on pratique et celle que l’on croit avoir. Ce n’est souvent pas la même. 

En outre, écrit Oswald SPENGLER, il faut faire attention avec le mot « compassion », car sa signification a évolué avec le temps. Par exemple, la morale de l’époque d’ORIGÈNE (2ème siècle ap. J.C.)  diffère de celle du temps de FRANÇOIS D’ASSISE. 

En effet, pour ORIGÈNE, la souffrance est un moyen d’accéder pour l’être humain à la liberté que lui donne Dieu, ce qui va lui permettre de devenir un être raisonnable et libre. Il n’y a donc pas lieu de se plaindre de la souffrance, ni de souffrir avec ceux qui souffrent.  

Du temps de FRANÇOIS D’ASSISE, la morale chrétienne se présente d’une toute autre façon. Tout d’abord, au XIIIème siècle, le christianisme domine le monde occidental. Il dirige la société, avec les charges que cela implique, ce qui n’était le cas du temps d’Origène. La morale doit donc forcément évoluer dans sa forme. 

L’Église s’était enrichie et éloignée de la pauvreté évangélique. Pour des esprits idéalistes, il s’agissait de revenir à l’esprit de l’Évangile, en adoptant la pauvreté comme règle de vie.  

Mais, malgré leur vœu de pauvreté et l’amour des pauvres qu’ils professaient, les nouveaux ordres religieux, parce qu’ils étaient des organisations structurées et hiérarchisées, se constituaient en castes, ou plutôt en un nouvel ordre de chevalerie christique, illustrant orgueilleusement (de manière inconsciente) les principes évangéliques face à la hiérarchie ecclésiastique. 

C’est donc fort justement qu’Oswald SPENGLER évoque la compassion faustienne (c’est-à-dire occidentale) qui « peut se concevoir comme action à distance, comme dynamique pratique et, d’autre part, comme domination de soi-même par une âme orgueilleuse, ou expression d’un sentiment supérieur de la distance ».(2) 

En conséquence, contredisant Friedrich NIETZSCHE, Oswald SPENGLER affirme qu’une morale de la compassion, prétendument spécifique au christianisme, n’existe pas sur le territoire de l’Europe occidentale. 

Et Oswald SPENGLER d’ajouter : 

« Pour des hommes doués d’un mode de pensée historique et rétrospectif comme nous le sommes, la morale commune à laquelle on croit et qui est une simple connaissance des idéals est une expression de respect pour le passé, spécialement pour la tradition religieuse. ». (3) 

Pour Oswald SPENGLER, les ordres mendiants (armée du salut, herrenhuter, franciscains) représentent un petit nombre et leur poids est tout à fait marginal. 

Ce qui compte, c’est la « morale chrétienne proprement faustienne ». Oswald SPENGLER cite quelques « chrétiens de grand style » qui ont pratiqué cette morale faustienne :

- INNOCENT III (1160-1216) : Victorieux dans la querelle du Sacerdoce et de l’Empire (germanique) pour la souveraineté sur la Chrétienté ;

- CALVIN (1509-1564) : Fondateur d’un État protestant (Genève) ;

- Blaise PASCAL (1623-1662) : ne fit pas preuve de compassion dans son combat contre les Jésuites ;

- Thérèse d’AVILA (1515-1582) : réformatrice de l’Ordre du Carmel, fondant des couvents dans toute l’Espagne, devenue maître de la spiritualité chrétienne. 

Pour Oswald SPENGLER, ce que Friedrich NIETZSCHE appelle la « vertu amorale » correspond à ce que les Français appellent  la « grandeur d’âme », ou les Espagnols la « grandezza ». 

Les hommes disposant de cette grandeur d’âme, cette "vertu amorale", l’Europe faustienne (occidentale) « les a vus défiler en grandes séries ». 

Ils n’ont rien à voir avec les grandes figures de l’Antiquité qu’Oswald SPENGLER définit ainsi  : 

- PÉRICLÈS et THÉMISTOCLE : « des natures molles au sens de la kalokagathia attique » (3), (4) et (5) ; 

- ALEXANDRE : « un rêveur qui ne s’est jamais réveillé » (3) ; 

- CÉSAR : « un adroit diplomate » (3) ; 

Entreprenant une comparaison des grands hommes de l’Antiquité avec ceux qu’a produit l’Occident, Oswald SPENGLER fait alors réapparaître, sous nos yeux, comme une épopée globale encore vivante, l’épopée de l’Europe, « les grands empereurs saxons, franconiens et Staufen entourés d’une troupe d’hommes gigantesques comme Henri le Lion et Grégoire VII, les hommes de la Renaissance, les combats de la Rose blanche et de la Rose Rouge, les luttes des Huguenots, les conquistadores espagnols, les princes électeurs et les rois de Prusse, Napoléon, Bismarck et Cecil Rhodes ».(6) 

Et, comme s’il s’adressait directement à Friedrich NIETZSCHE, qui affirmait qu’il existait en Europe une « morale des esclaves », prépondérante, et issue du christianisme, Oswald SPENGLER pose la question : 

« Où exista-t-il une autre culture pouvant mettre quelque chose en parallèle ? (…) Et où voit-on au sommet de l’humanité faustienne, des Croisades à la guerre mondiale, cette « morale des esclaves », ce lâche renoncement, cette Caritas selon les sœurs suppliantes ? Dans le culte des mots, nulle part ailleurs. » (6) 

Oswald SPENGLER entreprend de décrire la morale occidentale en s’appuyant d’exemples concrets : évêques du Saint-Empire menant leurs hommes à la bataille, papes victorieux dans la querelle du Sacerdoce et l’Empire, LUTHER, les grands cardinaux français RICHELIEU, MAZARIN, FLEURY, « qui ont forgé la France ». 

Oswald SPENGLER voit dans l’histoire de l’Occident : 

- l’action d’une « force vitale indomptable » ; 

- la « conscience d’une mission » ; 

- « de la dureté » dans le type de compassion pratiquée par les calvinistes franco-anglais, les mystiques allemands, les chevaliers de l’ordre d’Espagne ; 

« Voilà la morale faustienne », nous dit Oswald SPENGLER, avant d’ajouter : 

« La « morale des esclaves » chez Nietzsche est un fantôme. Sa morale des maîtres est une réalité. » (6) 

En effet, Oswald SPENGLER note que, si elle a été évoquée avec respect, parfois souhaitée et même combattue au plan philosophique comme s’opposant à l’action qui donne son sens à la vie (cf. impératif kantien), la « morale de la compassion » n’a été « jamais réalisée ». 

Pour apprécier la critique d’Oswald SPENGLER sur la notion de « morale des maîtres » et « morale des esclaves », il convient de se reporter à l’œuvre de Friedrich NIETZSCHE, en particulier à son ouvrage, « PAR-DELÀ BIEN ET MAL » dont le paragraphe 260 donne une définition assez détaillée de ce qu’entend Friedrich NIETZSCHE par ces deux termes. En voici de courts extraits :

« Il y a une morale des maîtres et une morale d’esclaves ; (…) Dans le premier cas, quand ce sont les dominants qui déterminent le concept de « bon », ce sont les états d’âme élevés, orgueilleux qui sont ressentis comme marque de distinction qui détermine la hiérarchie. Le noble sépare de lui-même les individus chez qui s’exprime le contraire de ces états élevés et orgueilleux : il les méprise.(7)

Puis Friedrich NIETZSCHE ajoute :

« – Les choses sont différentes pour le second type de morale, la morale d’esclaves. (..) Inversement, les qualités qui servent à alléger l’existence de ceux qui souffrent sont mises en relief et inondées de lumière : ce sont la pitié, la main obligeante et charitable, le cœur enflammé, la patience, l’ardeur au travail, l’humilité, l’amabilité qui sont portés – car ce sont les qualités les plus utiles et presque les seuls moyens de supporter l’oppression de l’existence. La morale des esclaves est essentiellement une morale de l’utilité. » (8)

Naturellement pour comprendre le fondement de la conception de Friedrich NIETZSCHE sur la morale, il est conseillé de se reporter à un autre ouvrage de Friedrich NIETZSCHE : GÉNÉALOGIE DE LA MORALE (9).

Par contre, Oswald SPENGLER observe que, mises à part la référence à César Borgia et la notion, confuse selon lui, du « surhumain », la « morale des maîtres » décrite Friedrich NIETZSCHE correspond véritablement à l’homme faustien, tel qu’il fut à l’époque gothique et même tel qu’il est aujourd’hui, produit d’une culture énergique, impérative, dynamique. 

Et cet aspect concerne aussi les « hommes grandioses » d’Occident qui se consacrèrent à la bienfaisance, car ils avaient le caractère particulier de l’universalité qu’Oswald SPENGLER souligne dans la phrase ci-dessous : 

« Quels qu’aient pu être les bienfaiteurs de l’antiquité, les nôtres sont les grands acteurs dont la sollicitude et la prévoyance concernent des millions d’hommes : les grands hommes d’État et les grands organisateurs. » (10) 

Mais, peut-on s’interroger, qui représentent aujourd’hui ces grands acteurs occidentaux qui agiraient en faveur des générations  de l’avenir, qui se serviraient des moyens dont ils disposeraient ? Et quel serait leur but, leur volonté, s’ils existaient ? Agissent-ils selon une éthique faustienne ?

En effet, pour Oswald SPENGLER, agir selon une éthique faustienne (= occidentale), c’est agir : 

- pour réaliser la quintessence des devoirs, et non pas seulement des droits ; 

- pour maintenir (ou rétablir, plutôt) la tension accrue de l’énergie de direction ; 

- pour renforcer l’impératif kantien. 

Or, aujourd’hui, il apparaît que nous nous sommes éloignés de ces principes moraux devant guider l'action de l'homme occidental. 

Je rappelle ci-dessous en quoi consiste que l’impératif kantien. 

L'impératif catégorique est un concept de la philosophie morale qu’Emmanuel KANT (1724-1804) a formulé dans son ouvrage  « MÉTAPHYSIQUE DES MŒURS » (12) 

L'impératif est généralement connu essentiellement pour ses trois formulations célèbres : 

- « Il n’y a donc qu’un unique impératif catégorique, et c’est celui-ci : Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » (13) 

- « L’impératif pratique sera donc celui-ci : Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. » (14) 

- « Agis selon les maximes d’un membre qui légifère universellement en vue d'un règne des fins simplement possible. » (15) 

Ces trois formulations expriment le même et unique impératif catégorique.

L'impératif catégorique correspond à ce qui doit être fait inconditionnellement. Il exprime un devoir. Seules des actions dont la maxime sera conforme à ce principe seront morales. Il n'y a pas ici de fin instrumentale, l'impératif catégorique s'impose de lui-même sans autre justification.  

Telle est la conception que se fait Oswald SPENGLER de la morale occidentale, et, disons-le également, telle était sa propre morale, qu’il suivra même face à HITLER. C’est la même morale que suivront ses jeunes « disciples », tel Ernst Von SALOMON. 

Comme on le constate, la morale faustienne est à l’opposé de la morale antique. Le but de l’homme, en tant qu’individu, selon la morale antique, était d’être heureux. Pour Kant, le but est d'être moral ; le bonheur étant un état subjectif, non rationnel.  

Oswald SPENGLER observe que, lorsque, le grand sophiste PROTAGORAS (480 av. J.C.--408 av. J.C.) affirme que « l'homme est la mesure de toute chose » (PLATON, Protagoras). Je fais remarquer que PROTAGORAS veut parler  de chaque individu pour soi, et non de l’humanité. Protagoras veut dire qu’il n’y a pas de vérité absolue, et que chaque individu a le droit de se forger sa propre vérité. 

J’ajoute que la citation complète est :

« L'homme est la mesure de toute chose, de celles qui existent et de leur nature ; de celles qui ne sont pas et de l’explication de leur non existence. »( in « Fragments de Protagoras : I - La Vérité ou Discours destructif ».(16) 

L'hélléniste Jean VOILQUIN commente ainsi le principe de Protagoras : « Il en résulte que seules existent que seules existent des apparences subjectives de vérité, qu’à la place d’une science s’imposant à tous les esprits, on n’arrive qu’à des opinions, diverses changeantes et contradictoires. Ce scepticisme va se répandre et chacun se considérant comme autonome, rejettera toute autorité intérieure et extérieure, se croira en droit de n’écouter plus, au nom de sa sensibilité, que son plaisir, son intérêt, son caprice. Ce fléchissement des mœurs fut, sinon prêché, du moins encouragé par les moins dangereux des premiers sophistes dont PROTAGORAS fut un des principaux » (17) 

Citant ALCIBIADE comme adepte de ce type de morale, car il « faisait exactement ce qui lui semblait pour l’instant opportun à sa personne », Oswald SPENGLER en conclue à propos de cette morale antique  : « Telle est la morale des maîtres pour une âme statufiée ». (11), 

J’ajoute que nombre d’Occidentaux (politiciens, syndicalistes et même hommes d’Église) commettent aujourd’hui un énorme anachronisme, un contre-sens évident, lorsqu’ils présentent  la formule de PROTAGORAS comme l’expression d’un humanisme. 

Pierre Marcowich

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Chap. V, Image mentale et sentiment vital, page 330 ; 

(2) Ibidem, pages 330-331 ; 

(3) Ibidem, page 331 ; 

(4) Kalokagathia, du grec ancien kalos, parfait, k est ici une contraction de kaï (c’est la conjonction de coordination et), puis agathos, bon : concept de ce qui constitue l’état de perfection et de bien (note de Pierre Marcowich) ; 

(5) Dans son ouvrage ALCIBIADE, Éditions de Fallois, 1995, page 18, Jacqueline de ROMILLY, définit la kalokagathia ainsi : « Or, il faut se rappeler que la beauté était alors un mérite, ouvertement reconnu et célébré. Elle s’alliait aux qualités d’ordre moral pour former l’idéal de l’homme accompli, kalos kagathos .» ;

(6) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Chap. V, Image mentale et sentiment vital, page 332 ; 

(7) Friedrich NIETZSCHE, Par-delà bien et mal, Éditions Flammarion, 2000, Traduction inédite, introduction et bibliographie par Patrick WOTLING, § 260, page 249 ; 

(8) Friedrich NIETZSCHE, Par-delà bien et mal, opus cité, § 260, pages 251 et 252 ; 

(9) Friedrich NIETZSCHE, Généalogie de la morale, Éditions Flammarion, 1996, 2002, Traduction collective, Introduction et notes par Philippe CHOULET, 279 pages ; 

(10) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident : opus cité, pages 332 et 333 ;

(11) Ibidem, page-334 ; 

(12) Emmanuel KANT, MÉTAPHYSIQUE DES MŒURS, Fondations de la Métaphysique des mœurs, Éditions Flammarion, Le Monde de la Philosophie, page 82 ; 

(13) Emmanuel KANT,, opus cité, page 96 ; 

(14) Emmanuel KANT,, opus cité, page 112 ; 

(15) Emmanuel KANT,, opus cité, page 131 ; 

(16) PENSEURS GRECS AVANT SOCRATE : DE THALÈS À PRODICOS, Traduction, introduction et notes de Jean VOILQUIN, GARNIER FRÈRES, 1964 – Éditions Flammarion, page 204 ;

17) PENSEURS GRECS AVANT SOCRATE, opus cité, page 204 ;

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire (0)

Aucun commentaire

Ajouter un commentaire
Vous

Votre message

Champ de sécurité

Veuillez recopier les caractères de l'image :