- 1- La culture, phénomène primaire
Dans son ouvrage, "Le déclin de l’Occident", Oswald SPENGLER, démontre qu’il est possible de distinguer dans l’histoire de l’humanité de nombreuses formes historiques particulières qui apparaissent à un moment donné puis disparaissent au bout d’un certain temps, à partir desquelles, pour peu qu’on les sonde en profondeur, ressort une structure identique à toutes ces formes historiques. Mais, nous ne connaissons plus ou moins qu’une histoire s’étalant sur environ 6.000 ans, celle de « l’humanité supérieure » (1)
Il convient tout d’abord de noter que l’expression « l’humanité supérieure » ne signifie pas, pour Oswald SPENGLER, une supériorité raciale, biologique, intellectuelle ou morale, mais indique un stade de développement humain qui voit la création des « grandes cultures » par les tribus, races, peuples de toutes origines. À d’autres occasions, Oswald SPENGLER parle de « l’homme supérieur » ou bien de « l’être éveillé » dans le même sens.
De ce stade durant lequel s’est développé le phénomène des grandes cultures, nous ne connaissons que les 6.000 dernières années environ, nous dit Oswald SPENGLER.
Au-delà des dates et des faits que nous connaissons, il faut savoir percevoir la signification de leurs formes extérieures (physionomique) pour comprendre la substance intérieure de chacune de ces grandes cultures qui se succèdent ou se côtoient, de sorte que nous puissions en comprendre le sens des faits, des idées et des pensées pour enfin découvrir, dans chacune, un organisme rigoureusement organisé, ordonné et conduit par une nécessité intérieure (la réalisation d'une grande idée).
Les cultures sont donc des organismes, leur biographie, c’est l’histoire. Leur forme extérieure est analogue à celle de tout organisme vivant : homme, animal, arbres ou plante. Comme ces organismes, les cultures naissent, croissent et meurent.
Oswald SPENGLER distingue l’idée d’une culture (son âme) qui se compose de l’ensemble de ces potentialité psychiques, intérieures. Le phénomène sensible d’une culture dans l’image historique, c’est sa réalisation achevée (monument, rhétorique, beaux arts, histoire) :
« L’histoire d’une culture est la réalisation progressive de ses possibilités. Leur achèvement est synonyme de sa fin. » (2)
Pour Oswald SPENGLER, la culture est le phénomène primaire de toute l’histoire universelle passée et future, en ce qu’elle comprend intérieurement un schéma de développement qui est commun à toutes les cultures particulières, aussi éloignées les unes des autres qu’elles peuvent paraître.
- 2- De la culture à la civilisation
Une culture, nous dit Oswald SPENGLER, naît tout d’abord du « chaos des générations », n’appartenant à aucune culture, qui se succèdent et qu’il assimile, métaphoriquement, aux vagues agitant la surface de l’océan d’où surgissent des vagues immenses qui sont les cultures. Il y a celles qui se transforment en cultures conquérantes (« lames phosphorescentes ») celles qui meurent prématurément (« lueurs fugitives »)
Oswald SPENGLER, qui incontestablement aime l’histoire des hommes en mouvement, décrit, comme un observateur direct, ce phénomène de naissance des cultures à partir d’une masse humaine, de manière très poétique et même lyrique :
« Une masse à perte de vue d’êtres vivants humains, une onde immense jaillie des profondeurs d’un passé obscur (…) ; un courant qui se perd dans un futur aussi obscur et atemporel (…). Le ressac uniforme des générations agite la surface immense. Des lames phosphorescentes se détachent. Des lueurs fugitives vacillent et tanguent par dessus, qui troublent et embrouillent le miroir clair, se transforment, dégagent une étincelle et disparaissent. Nous les avons nommées genres, rameaux, peuples, races. Elles condensent dans un cercle restreint de la surface historique une série de générations. » (3)
Jaillies soudainement du magma tumultueux des générations humaines, les cultures effectuent un parcours biographiques de même nature : enfance, jeunesse, maturité, vieillissent, pour finalement disparaître dans un sorte « d’éternelle enfance humaine » d’où elles était sorties.
Ayant circonscrit la vie de chaque culture sur « une série de génération », Oswald SPENGLER nous en expose ses différentes phases biographiques.
La naissance d’une culture
La naissance d’une culture, à partir du magma des générations humaines, implique l’apparition d’une grande idée à réaliser dans le(s) peuple(s) concerné(s). En outre, cette culture croît au sein d’un paysage délimité très précisément. La culture reste liée au paysage, comme la plante l’est à son paysage.
Durant toute sa vie, à travers les différentes époques, chaque culture va lutter pour la réalisation de l’idée qui est en elle.
La mort d’une culture
Quand le but est atteint et l’idée achevée, que toutes ses possibilités intérieures se sont réalisée, la culture "se coagule", se pétrifie soudain ; ses forces psychiques se brisent. La culture devient civilisation. La civilisation, destin de toute culture, est une phase qui succède à la culture.
Qu’est donc la civilisation ? Oswald SPENGLER l’assimile à un déclin et la définit comme étant l’accomplissement de intérieur et extérieur de toutes les possibilités. Le déclin menacent toutes les cultures vivantes. Il en donnent des exemples en ce qui concernent les cultures mortes :
« C’est ce que nous sentons et entendons par les mots égyptianisme, byzantinisme, mandarinisme. Arbre gigantesque rongé par le temps dans la forêt vierge, elle peut tendre encore ainsi durant des siècle et des millénaires ses branches vermoulues. Nous le voyons en Chine, dans l’Inde et le monde islamique. » (4)
« Chaque culture traverse les phases évolutives de l’homme en particulier. Chacune a son enfance, sa jeunesse, sa maturité et sa vieillesse » (5)
Oswald SPENGLER entreprend une analyse de l’évolution des cultures en utilisant la métaphore de l’évolution humaine et en évoquant les époques esthétiques qui y correspondent :
1) l’enfance de la culture : « une âme jeune, timide, lourde de pressentiments. (..) "Ici souffle une sorte de printemps "(5)
Pour l’Occident, l'enfance de la culture se situe de la Provence en Basse-Saxe, c’est l’aube romano-gothique.
Pour l’Antiquité, c’est la période d’Homère avec le style dorique (colonne), né dans le Péloponnèse.
2) la maturité de la culture : « en pleine conscience de force créatrice », « chaque trait particulier de son expression apparaît chois, mesuré, d’une aisance et d’une évidence merveilleuses » (5)
Occident : la maturité de la culture, c’est l’époque de la Contre-réforme : les tableaux du Titien
Pour l’Antiquité, c’est l’époque de la cité-État : le style ionique (colonne).
Plus tard, apparaissent, des éléments délicats, mélancoliques, comme certains jours d’automnes
Occident : c’est la fin du XVIIIème (Révolution française et Napoléon 1er : Watteau et Mozart
Antiquité : c’est l’apogée d’Athènes : L’Acropole, Phidias.
3) la civilisation : au début de sa vieillesse, l’âme de la culture s’éteint. Il y a des tentatives de retour en arrière, notamment avec le romantisme, car un souvenir mélancolique de l’enfance de la civilisation perdure encore.
Pour l'Occident, la civilisation a commencé depuis Napoléon Bomaparte (1800) : période du romantisme, Comte, Darwin, Marx, puis impérialisme
Pour l'Antiquité, l'entrée dans la civilsation s'est faite avec Alexandre le Grand, puis relais pris par Rome (victorieuse lors des Guerres Puniques) : Philosophes Cyniques, hellénisme, montée de la plèbe à Rome avec des chefs populaires radicaux.
Enfin, en phase terminale, Oswald SPENGLER constate : « Finalement fatiguée, contrariée, blasée, la culture perd la joie de son être et aspire – comme au temps des Romains – à sortir de sa lumière millénaires pour se réfugier dans l’ombre de la mystique des âmes primaires, dans le sein maternel, dans la tombe. » (5)
Sur quelle méthode s’appuie Oswald SPENGLER pour comparer des époques historiques de civilisations distinctes et mêmes très éloignées? Ce sera l'objet du prochain article.
Pierre Marcowich
Prochain article : LES ÉPOQUES CONTEMPORAINES
(1) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Chap. II, Le problème de l’Histoire universelle, page 111 ;
(2) Ibidem, page 112 ;
(3) Ibidem, page 113 ;
(4) Ibidem, page 114 ;
(5) Ibidem, page 115 ;
1. cros Le 10/09/2009 à 18:30
2. Pierre Marcowich Le 11/09/2009 à 14:26
3. cros Le 14/09/2009 à 13:22