Pour Oswald SPENGLER chaque culture, en tant qu'organisme de l'histoire, possède son style qu'elle applique dans le domaine religieux, scientifique, politique ou social ; c'est le concept de style d'une âme qui s'exprime pour chaque culture particulière.
Ce style s'exprime chez l'homme de chaque culture à son action, à sa pensée, à son attitude et à ses sentiments.
Oswald SPENGLER précise que ce style se manifeste aussi bien dans le domaine des arts et philosophiques que dans celui de la vie quotidienne.
Ce style concerne « le choix de certains genres artistiques (sculpture et fresque chez les Grecs, contrepoints et peinture à l'huile en Occident) et l'exclusion catégorique des autres (plastique pour les Arabes), la tendance à l'ésotérisme (Inde) ou à la popularité (antiquité), à l'éloquence (antiquité) ou à l'écriture (Chine, Occident) en tant que forme de communication spirituelle. » (1)
Oswald SPENGLER donne ainsi des exemples :
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Cultures |
Choix du genre artistique |
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Antiquité (Grecs) |
Sculptures et fresques artistique |
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Occident |
Contrepoints et peinture à l'huile ; Écriture (communication spirituelle) |
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Inde |
Ésotérisme |
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Chine |
Écriture (communication spirituelle) |
À noter que le style arabe exclut totalement la plastique.
Le style d'une culture détermine également le type de vêtement, les institutions politiques, le style d'hommes que chaque culture produit. Il en est de même pour les mégapoles de chaque civilisation. Les grandes villes de l'Antiquité disposent d'un style (plan, rues, architecture, bruits) totalement différents des villes indoues, arabes ou occidentales.
C'est ainsi, observe Oswald SPENGLER, les mégapoles d'Occident présentent des perspectives rectilignes,(espace mathématique infini) tandis que, dans les villes antiques, c'est la confusion et l'étroitesse des rues qui dominent (principe euclidien des corps isolés). Les villes reflètent en fait les conceptions de leurs cultures.
Mais surtout, nous dit Oswald SPENGLER, les villes conservent longtemps leur style originel, même lorsqu'elles sont passées dans le domaine d'une autre culture :
« Grenade sentait encore longtemps après la conquête l'âme des villes arabes de Bagdad et du Caire, mais Madrid de Philippe II montre déjà toutes les caractéristiques physionomiques des villes modernes de Londres et de Paris. » (2)
Oswald SPENGLER ajoute que chaque groupe d'organismes (animal, être humain, cultures) dispose d'une certaine durée de vie et d'une certaine allure. Par exemple, les hommes vivent de 70 ans à 80 ans et leur vie est structurée en phases de d'enfance, jeunesse, de maturité et de vieillesse.
En même temps, Oswald SPENGLER constate qu'il en va de même pour les cultures où, par exemple, les cycles politiques, sociaux et artistiques durent environ 50 ans.
Pour Oswald SPENGLER, une époque correspond métaphoriquement à un stade « climatique » d'une culture : en Occident, le gothique « primitif » constitue une époque de la culture occidentale, à savoir le printemps (« une âme jeune et timide »), que suivent la suite, les époques suivantes, printemps , automne et hiver.
Oswald SPENGLER constate que chaque époque dure environ 300 ans, et qu'une culture, dans sa forme vivante, durant 1.000 ans :
« Que signifie la période caractéristique de 50 ans qui règle dans toutes les cultures le rythme du devenir politique, social, artistique ?
Que signifie les périodes tricentenaire du baroque, de l'ionique, des grandes mathématiques, de la plastique attique, de la peinture mosaïque, du contrepoint, de la mécanique galiléenne ? Que signifie la durée idéale de mille ans de chaque culture comparée à celle de l'homme dont « la vie dure 70 ans » ? (3)
Je pense que Oswald SPENGLER a vu juste, de ce point de vue, car la période de « guerre froide » a duré de 1945 à 1990, soit 45 ans, l'apartheid en Afrique du Sud, de 1948 à 1991, soit 43 ans.
Il est vrai que le communisme en Russie a duré 74 ans. Mais est-ce vraiment un cycle d'une telle durée, si on lui retire la guerre civile et la guerre mondiale qui n'ont fait que rallonger sa vie. En réalité, et à mon avis, le communisme de Russie appartient à l'époque d'occidentalisation forcée de la Russie qui a commencé avec le couronnement de Pierre le Grand en 1682 pour se terminer avec la chute du communisme en 1991, soit une durée de 309 ans.
La durée de 300 ans d'une époque est donfirmée par les nombreux exemples apparaissant dans les tableaux synoptiques que Oswald SPENGLER inclut dans son ouvrage « Le déclin de l'Occident ».
Un exemple d'époques « contemporaines » (esthétiques) issu desdits tableaux :
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Culture |
Époque |
Date |
Durée de l'époque |
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OCCIDENT |
Baroque |
1500 ap. J.C. - 1800 ap. J.C |
300 ans |
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ANTIQUITÉ |
Ionique |
650av. J.C. - 350 ap. J. |
300 ans |
Oswald SPENGLER démontre également, dans ses tableaux avec clarté la durée de 1.000 ans environ des principales cultures dont connaissons l'existence :
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Culture |
Date |
Durée de vie |
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OCCIDENT |
900 ap. J.C. - 1800 ap. J.C. |
900 ans |
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ANTIQUITÉ |
1100 av. J.C. - 300 ap. J.C |
800 ans |
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CHINE |
1700 av. J.C. - 480 av.. J.C |
1220 ans |
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ÉGYPTE |
2900 av. J.C. - 1680 av.. J.C |
1220 ans |
Il convient de noter que Oswald SPENGLER distingue la phase de culture (concernée par le tableau ci-dessus) de la période de civilisation, phase de déclin et de vieillissement, qui peut durer des siècles et certaines des millénaires.
Oswald SPENGLER définit ainsi la phase de civilisation et donne des exemples de civilisation pétrifiées qui perdurent encore sous nos yeux :
« Arbre gigantesque rongé par le temps dans la forêt vierge, elle peut tendre encore ainsi durant des siècles et des millénaires ses branches vermoulues. Nous le voyons en Chine, dans l'Inde et le monde islamique. » (4)
Pour comparer deux phases de deux cultures, Oswald SPENGLER utilise le concept d'homologie issue de la biologie.
En biologie, l'homologie établit des similitudes entre des organes d'animaux en accord avec une même structure, position et d'origine embryonnaire identique, mais qui évoluent pour s'adapter à des conditions environnementales différentes, c'est-à-dire un même organe avec une origine embryonnaire commune entre différentes espèces mais qui peut être différent dans son aspect en accord avec le type d'adaptation requise par la pression du milieu. Les organes sont homologues lorsqu'ils partagent la même structure générale et la même origine durant le développement embryonnaire ; condition héritée d'ancêtres communs entre les espèces.
Par exemple, nous dit Oswald SPENGLER, « ...les nageoires pectorales des poissons et les pieds, les ailes, les mains des vertébrés terrestres sont des organes homologues, même quand ils ont perdu toute ressemblance ». (5)
En effet, ces trois catégories ont la même origine biologique, sans avoir nécessairement des fonctions identiques.
Oswald SPENGLER adapte ce concept d'homologie à l'analyse des cultures, pour déterminer si des époques de plusieurs cultures sont « contemporaines » :
« J'appelle « contemporains » deux faits historiques qui, chacun dans sa culture, se manifestent exactement dans la même situation relative- et ont par conséquent un sens exactement correspondant ». (6)
Oswald SPENGLER en déduit qu'il est possible, grâce à ce concept de « contemporainité » de comparer des époques, des périodes, des faits intervenus dans le passé à l'intérieur de différentes cultures sans risquer de commettre sans commettre d'anachronisme, en démontrant que ces évènements se manifestent dans la même phase de développement des cultures concernées.
En effet, de tout temps, la problématique de la comparaison s'est posé aux historiens lorsqu'il constatait des similitudes entre certains évènements :
- Napoléon est-il le « contemporain » de Charlemagne, d'Alexandre ou de Jules César ?
- En quoi l'Europe de Louis XIV et de Frédéric II de Prusse correspond-elle à la Grèce de Périclès ?
Oswald SPENGLER propose donc une nouvelle méthode de recherche historique qui consiste à découvrir les époques ou les évènements historiques appartenant à différentes cultures et qui se placent au même niveau structurel de développement.
Voici quelques exemples d'homologies entre différentes époques de trois cultures qu'Oswald SPENGLER donne dans son ouvrage « Le déclin de l'Occident » et qu'il qualifie d'époques « contemporaines » :
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L'INDE |
L'ÉGYPTE |
ANTIQUITÉ |
OCCIDENT |
HOMOLOGIE |
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Plastique grecque (Apogée d'Athènes : Phidias) 488 av. J.C. - 350 av. J.C. |
Musique instrumentale : Bach, Mozart 1700 ap ;. J.C. - 1790 ap. J.C. |
Période de maturité : formation d'un groupe d'arts citadins choisis ; artistes individuels, de grands maîtres. Achèvement définitif d'un art, formel et raffiné |
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Pyramides de la 4ème dynastie 2930 av. J.C. - 2625 av. J.C. |
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Cathédrales gothiques XIème - XIIIème siècle ap. J.C. |
Période de jeunesse : l'ornement et l'architecture constitue l'expression élémentaire d'une culture jeune |
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Bouddhisme depuis 500 av. J.C. |
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Stoïcisme hellénistico-romain depuis 200 av. J.C. |
Socialisme éthique depuis 1900 ap. J.C. |
HIVER - La civilisation cosmopolite commence - Extinction de la force créatrice de l'âme - La vie devient problème - Chute de la pensée abstraite et de la pensée religieuse |
Dans le même ouvrage, Oswald SPENGLER établit, sous forme de tableaux synoptiques, un vaste panorama historique de diverses cultures (Inde, Égypte, Antiquité, Arabe, Occident) faisant ressortir les époques et périodes « contemporaines », synthétisant l'ensemble des analyses auxquelles il a procédé dans les deux tomes dudit ouvrage. Ce panorama est composé de trois tableaux, représentant respectivement les époques spirituelles, esthétiques et politiques de chaque culture de la naissance à la vieillesse (civilisation). Pour une meilleure compréhension et plus de détails, il est nécessaire de s'y reporter.(1)
« Mais il faut certes, pour comprendre cette homologie de deux faits, une perspicacité et une indépendance qui manquent jusqu'ici aux historiens hypnotisés par le coup d'œil extérieur et incapables de soupçonner jamais dans le protestantisme occidental le pendant du dionysisme(*), dans le puritanisme anglais le correspondant de l'islamisme arabe » (7)
(*) Dans l‘ancienne Grèce, le dieu Dionysos, dieu de l'émotion pure, s'oppose au dieu Apollon, dieu de l'apparence, des formes bien limitées, de la sagesse.
Et Oswald SPENGLER de conclure :
« L'hypothèse du tact physionomique admise, on peut absolument, en partant des unités éparses de l'ornement, de l'architecture et de l'écriture, des dates isolées d'ordre politique, économiques ou religieux, retrouver et lire les traits organiques fondamentaux de l'image historique de siècles entiers. » (7)
Homologie et analogie :
Il convient de remarquer que l'homologie ne se confond pas avec l'analogie. En effet, contrairement à l'homologie, l'analogie évalue les similitudes existantes entre des organes d'animaux d'espèces différentes, en rapport avec leur fonctionnalité ou, dans certains cas, de leur aspect externe. Deux organes peuvent effectuer une même fonction sans que leurs structures ne soient similaires ni leur origine.
Un bon exemple de cela nous est donné par les similitudes fonctionnelles entre les ailes des insectes et celles des oiseaux : bien que les deux structures accomplissent la même fonction, voler, les organes qui permettent cette activité sont différents entre eux, et par leur origine et par leur structure.
Par conséquent l'analogie peut servir dans ce cas à déterminer des convergences évolutives, mais en aucune façon elle ne peut établir des similitudes entre les espèces par leur évolution biologique.
Oswald SPENGLER en est parfaitement conscient, puisque lui aussi distingue l'analogie de l'homologie :
« Sous le nom d'homologie des organes, la biologie désigne leur équivalence morphologique, par opposition à l'analogie qui concerne des fonctions. » (5)
« Homologues sont les poumons des animaux terrestres et la vessie natatoire des poissons, analogues - quant à leur fonction -les poumons et les branchies. » (8)
Et Oswald SPENGLER de donner un exemple d'analogie entre deux mouvement artistique et spirituel dans l'histoire :
« Homologues sont le mouvement dionysien et la Renaissance, analogues le mouvement dionysien et la Réforme » (9)
En effet, le mouvement dionysien (Antiquité) et la Réforme (Occident) remplissent la même fonction : la révolte contre les formes relieuses du passé. Ils sont donc analogues.
Le concept d'homologie d'Oswald SPENGLER ne peut pas se confondre avec celui d'isochronie de Friedrich NIETZSCHE :
Friedrich NIETZSCHE envisage la possibilité de constituer une carte d'isochronie (= temps égal en grec), basée sur la valeur identique de certaines cultures, quel que soient l'écart géographique ou historique qui les sépare :
« Le jour ou il sera possible de tracer des lignes isochroniques de cultures à travers l'histoire, notre concept moderne du progrès s'en trouvera bel et bien renversé : - et l'indice même, d'après lequel on le mesure, le démocratisme. » (10)
Comme on peut le constater, le concept d'homologie et de contemporainité qui en découle consiste non pas en une évaluation comparative globales des cultures, mais en l'analyse de la position relative de certains événements historiques à l'intérieur de plusieurs cultures. Il s'agit donc bien d'une méthode de recherche originale créée par Oswald SPENGLER et en même temps féconde pour la compréhension des cultures présentes et passées.
Pierre Marcowich
(1) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l'Occident : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Chap. II, Le problème de l'Histoire universelle, page 116 ;
(2) Ibidem, page 116 ;
(3) Ibidem, page 117 ;
(4) Ibidem, page 114 ;
(5) Ibidem, page 118 ;
(6) Ibidem, page 119 ;
(7) Ibidem, page 120 ;
(8) Ibidem, pages 118 et 119 ;
(9) Ibidem, page 119 ;
(10) Friedrich NIETZSCHE, Fragments Posthumes, XII [413] cité par Patrick WOTLING dans son ouvrage NIETZSCHE ET le problème de la civilisation, page 270, Presses Universitaires de France, 1995, 2005
1. cros Le 06/10/2009 à 11:07
2. Pierre Marcowich Le 07/10/2009 à 20:52
3. crosc@hotmail.fr Le 12/11/2009 à 12:24
4. cros Le 17/01/2010 à 20:16