MORALE PLÉBÉIENNE ET MORALE TRAGIQUE

Quand l’homme appartient à une culture vivante, comme c’est le cas pour l’Occident de 900 à 1800, il ne se pose, nous dit Oswald SPENGLER, pas la question de savoir s’il lui conviendrait de vivre autrement avec d’autres valeurs morales. Il vit sa morale sous quelque forme que ce soit. Il ne la discute pas. C’est sa morale instinctive. Par exemple, pour KANT, l’impératif catégorique est une formule abstraite, mais pour l’homme de culture, c’est une évidence. 

Autrement se présente la situation du civilisé intérieurement épuisé, pour qui la vie est une fatigue. La morale transforme la vie en problème. Le civilisé se cherche une morale de civilisé, car le monde de la ville est un monde spirituel spécifique. L’ancienne morale, qu’il continue d’avoir, ne lui suffit plus : 

 « La première (la morale de la culture) est trop profonde pour être épuisée par la voie logique, la seconde (la morale du civilisé) est une fonction de la logique. » (1) 

La morale du civilisé répond aux besoins pratiques. C’est une morale pratique pour conduire sa vie. 

Auparavant, la morale de la culture s’appuyait, au contraire, sur un système métaphysique (les concepts du Bien, du Vrai, etc.). ESCHYLE, PLATON, DANTE, GOETHE observaient le monde d’en haut, nous dit Oswald SPENGLER : 

« C’est ce que j’appelle échanger la perspective de l’aigle contre celle de la grenouille. » (2) 

À partir de cette opposition entre le fondement métaphysique de la morale de l’homme de culture et la morale du civilisé, Oswald SPENGLER distingue la morale tragique de la morale plébéienne. 

Selon, Oswald SPENGLER, l’homme de culture connaît la souffrance que lui apporte la vie, mais en tire orgueil et fierté. 

Cette morale tragique apparaît dans ESCHYLE, SHAKESPEARE, DANTE  et la catholicisme germanique.

Oswald SPENGLER ajoute que ce sentiment de fierté et d’orgueil apparaît aussi chez LUTHER, Comme exemple, il cite le « rude cantique luthérien » inspiré su psaume judaïque n°46  : « UN CHÂTEAU FORT EST NOTRE DIEU », dont, pour mieux comprendre, j’ai retrouvé les paroles. Voici ci-dessous quelques strophes : 

1. C'est un rempart que notre Dieu : /Si l'on nous fait injure, /Son bras puissant nous tiendra lieu /De cuirasse* et d'armure. /L'ennemi contre nous /Redouble de courroux : /Vaine colère ! /Que pourrait l'adversaire ? /L'Eternel détourne ses coups ;

2. Seuls, nous bronchons à chaque pas, /Notre force est faiblesse. /Mais un héros, dans les combats, /Pour nous lutte sans cesse. /Quel est ce défenseur ? /C'est toi, puissant Seigneur, /Dieu des armées ! /Ton Eglise opprimée /Reconnaît son Libérateur !

3. Que les démons forgent des fers /Pour accabler l'Eglise, /Ta cité brave les enfers, /Sur le rocher assise ! /Constant dans son effort, /En vain, avec la mort, /Satan conspire : /Pour briser son empire, /Il suffit d'un mot du Dieu fort !

4.Dis-le, ce mot victorieux, /Dans toutes nos détresses ! /Répands sur nous du haut des cieux /L'Esprit*et ses largesses. /Qu'on nous ôte nos biens, /Qu'on serre nos liens, /Que nous importe ? /Ta grâce est la plus forte, /Et ton royaume est pour les tiens. 

Effectivement, le chrétien qui chantait un tel cantique ne pouvait ressentir que de l’orgueil et de la fierté d’être, dans sa faiblesse et sa souffrance, protégé par un tel Dieu, le Dieu des Armées (Deus Sabaoth) que le peuple juif invoquait dans son exil à Babylone. Remarquez qu’il n’y a aucune imprécation, aucune parole de haine contre l’ennemi, fût-il Satan. C’est donc un vrai cantique chrétien. 

Mais Oswald SPENGLER n’oublie pas la FRANCE, qui a produit un grand écrivain qui lui est très cher (STENDHAL) et où pourtant son ouvrage attendra l’année 1948 pour être enfin édité, grâce à la magnifique traduction de M. Mohand TAZEROUT, effectuée depuis 1931 avec son accord formel : Oswald SPENGLER ajoute donc que ce sentiment d’orgueil et de fierté, « on peut encore en poursuivre les échos même dans la Marseillaise ». (3) 

Pour Oswald SPENGLER, la morale plébéienne propose, par contre, à l’homme civilisé d’esquiver son destin. C’est la morale d’ÉPICURE. Il s’agit pour la morale plébéienne du civilisé d’appauvrir la vie, de la refroidir, de la vider. 

La morale plébéienne du civilisé consiste, en effet, à vouloir faire disparaître les "effets de la nature" (c'est-dire la souffrance qui en résulte parfois)  extérieurement « par la prévoyance, l’humanité, la paix universelle, le bonheur » (3) 

Non que Oswald SPENGLER soit contre toute politique de prévoyance, de recherche de la paix, etc., mais il pense surtout qu’elle n’est pas suffisante, si on se limite à cela.  

En effet, il constate que les grands de culture, tels SHAKESPEARE, BACH, KANT, GOETHE voulaient surtout maîtriser intérieurement les effets de la nature, par référence à une grandeur métaphysique qu’ils portaient en eux : Dieu, pour l’époque de culture occidentale. 

Dans les deux cas (morale tragique et morale plébéienne), il y a volonté de puissance, passion et tendance à l’infini, mais entre les deux il y a une « différence » que nous explicite Oswald SPENGLER : 

« (…) entre la grandeur métaphysique et la grandeur matérielle de la domination, il y a une différence. Il manque à celle-ci la profondeur, ce que l’homme de l’époque précédente nommait Dieu. » (3) 

Il convient d’observer qu’Oswald SPENGLER s’inspire ici de la conception Friedrich NIETZSCHE sur la place de la souffrance dans la société européenne moderne. Constatant que la souffrance a toujours existé, Friedrich NIETZSCHE affirme qu’il s’agit de constater le statut actuel de la souffrance que l’Européen veut aujourd’hui voir disparaître. 

Oswald SPENGLER termine son exposé en constatant qu’avec la morale plébéienne, le concept culturel occidental de l’action s’est dégradée en concept civilisé du travail : 

« Le premier est endurant (concept d’action) le second est paresseux (concept de travail). Galilée, Képler et Newton sont arrivée à des actes de savant, le physicien moderne fait du travail de savant. » (3) 

En effet, l'action est un mouvement qui vient de l'intérieur pour agir sur le monde dans une direction donnée (intérieure ou extérieure). le travail consiste à produire pour répondre à des besoins physiologiques ou à résoudre au quotidien des problèmes psychologiques.

Oswald SPENGLER en conclut que la morale plébéienne, fondée sur le côté pratique de « l’existence journalière », est aujourd'hui la base des sciences de la vie. On ne peut que constater que la doctrine darwiniste est une illustration de la conclusion d'Oswald SPENGLER, car elle réduit l'évolution à une simple adaptation aux besoins quotidiens, sans envisager aucune direction. 

Pierre Marcowich  

(1) Oswald SPENGLER, Le Déclin de l’Occident : Éditions Gallimard, 1948, renouvelé en 1976, Tome I, Chap. V, Image mentale et sentiment vital, page 337, § 14, alinéa 1 ;  

(2) Ibidem, page 337, § 14, alinéa 2 ;  

(3) Ibidem, page 338, § 14 ;

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