Raymond ARON c./ Oswald SPENGLER

J'avais découvert il y a déjà quelques temps le site Internet de Juan ASENSIO (1) qui contient un article daté du 24 mars 2007 rédigé par Jean-Luc EVARD dans lequel sont exposée quelques critiques positives et négatives des thèses sur la philosophie de l'Histoire d'Oswald SPENGLER (collection « Les Infréquentables »).

La création de mon site sur Oswald SPENGLER en mai 2009 me donne l'occasion de répondre à certaines critiques, et en particulier aujourd'hui à celles de Raymond ARON.

Jean-Luc EVARD nous expose les circonstances de la découverte tardive du philosophe allemand en France après la seconde guerre mondiale.

C'est alors qu'il cite une critique Raymond ARON à l'égard des thèses d'Oswald SPENGLER :

« Lorsque le nom de Spengler, en France, sort de l'obscurité, à Cerisy, en 1958, il doit cette aubaine à la voix de Raymond Aron. Aubaine inattendue, et fatale, comme le montrent les sentences qui émaillent l'éloge : «... Spengler peut tout expliquer, sauf sa propre existence. Car, dans la mesure où il a raison, il a tort. Si les sociétés, les cultures ne peuvent pas se comprendre, l'homme qui ne peut pas exister, c'est Spengler qui les comprend toutes [...] Au bout du compte, il y a presque contradiction dans la philosophie de Spengler, où, d'une part, chaque culture est sans communication avec les autres, et où pourtant elles ont toutes la même structure. » (2)

Malheureusement, ce jugement de Raymond ARON est fatale surtout pour lui-même, car elle démontre que Raymond ARON n'a pas compris Oswald SPENGLER, ou l'a lu un peu trop vite.

Il convient tout d'abord de remarquer que, pour Oswald SPENGLER, les cultures communiquent entre elles, même si c'est pour « se phagocyter » :

« Les cultures sont des organismes. L'histoire universelle est leur biographie générale. [...] Dans le destin des cultures particulières qui se succèdent, grandissent l'une près de l'autre, se touchent, s'éclipsent, s'étouffent mutuellement, s'épuise la matière de toute l'histoire humaine » (3)

Il est vrai que, pour Raymond ARON, idéologue de l'après-guerre (« Les trente Glorieuses ») prônant la convergence inéluctable du système capitaliste et du système communiste (soviétique), défendre le principe de l'incompatibilité entre les cultures n'est pas rationnel.

En effet, Oswald SPENGLER estime impossible le mélange des cultures. Avec raison, à mon avis, car comment concilier l'universalisme occidental et le dualisme arabo-musulman, l'architecture gothique qui s'élance vers le ciel faisant presque disparaître les voûtes et le dôme arrondi et fermé, crytique, du minaret ? Sauf à considérer, comme les journalistes du Monde et de Libération, que le métissage des cultures consiste à écouter une musique exotique ou à porter une coiffure afro.

Cependant, Oswald SPENGLER ne nie pas les points communs entre certaines cultures : par exemple, même tendance généalogique (regard vers le passé) pour la culture arabo-islamique et la culture occidentale ;  Egypte (pharaons), Chine et Occident, même souci de l'avenir.

Mais Raymond ARON prétend que Spengler se contredit en disant que les cultures sont sans communication (ou plutôt ne se combinent pas entre elles) alors qu'elles ont la même « structure ».

Il est évident que Raymond ARON confond deux notions bien distinctes : l'idée de culture et la morphologie des cultures (phases historiques : printemps, été, automne, hiver).

Oswald SPENGLER expose très clairement ce que recouvre la notion de culture telle qu'il l'entend :

« Je distingue l'idée d'une culture qui est la somme de ses possibilités intérieures, et son phénomène sensible dans l'image historique, c'est à dire sa réalisation achevée []...] L'histoire d'une culture est la réalisation progressive de ses possibilités. Leur achèvement est synonyme de sa fin. » (3)

Oswald SPENGLER assimile cette idée, « phénomène « primaire » ( originel) d'une culture particulière à la notion de destin (logique organique) qui est différente pour  chaque culture.

Oswald SPENGLER est tout à fait clair dans le passage ci-dessous (les mots sont soulignés par moi) :

« Si la culture, comme nous l'entendons ici, est un phénomène primaire et destin la logique organique de l'être, il en résulte que chaque culture doit nécessairement posséder sa propre idée du destin, et que le sentiment de chaque grande culture n'est rien d'autre que la réalisation figurée d'une âme unique de structure unique .

Cette conception d'âme unique, jamais répétée, dont chacun pour soi est entièrement conscient, c'est précisément ce que nous appelons destinée, hasard, providence, destin ; l'homme antique, Aémésis, Ananké, Tyché, fatum ; l'Arabe, Kismet, tous les autres autrement ; c'est ce que nul ne saurait faire sentir à un Étranger, dont la vie est précisément l'expression de sa propre idée ; c'est ce qui est impossible à décrire davantage par des mots. » (4)

Comme ont peut le constater, contrairement à ce que prétend Raymond ARON, Oswald SPENGLER n'affirme pas que la structure de l'âme de chaque culture est identique à celle de toutes les autres cultures. Sur ce point, il apparaît que Raymond ARON a dénaturé la pensée d'Oswald SPENGLER.

Mais ce n'est pas tout, car Raymond ARON ajoute que si  « les cultures ne peuvent pas se comprendre, l'homme qui ne peut pas exister, c'est Spengler qui les comprend toutes ».

Oswald Spengler ne nie pas la difficulté de comprendre toutes les cultures qui nous sont étrangères :

« [...] il est tout à fait impossible à nos propres forces psychiques de scruter entièrement l'aspect de l'univers historique des cultures étrangères, image du devenir due à des âmes d'une constitution entièrement différente. Ici subsistera toujours un reste d'autant plus inaccessible à nous que notre propre instinct historique, notre tact physionomique, notre connaissance des hommes seront plus réduits » (5).

Pourtant, nous dit Oswald Spengler, il y a nécessité absolue de résoudre ce problème de compréhension de l'âme de chaque culture étrangère si l'historien veut ébaucher ou « esquisser » une image de l'histoire universelle :

« L'ambiance historique des autres est une partie d'eux-mêmes et l'on ne comprendra bien que ceux dont on connaît le sentiment du temps, l'idée du destin et le degré de conscience de leur vie intérieure. » (5)

Oswald SPENGLER nous propose alors une méthode pour appréhender l'âme d'une culture étrangère :

« Il nous faut donc emprunter à la symbolique de la culture extérieure ce que l'absence de confession ne permet pas de découvrir immédiatement.

Ce n'est qu'ainsi qu'on rendra accessible ce qui est inintelligible en soi, et c'est ce qui donne au style historique d'une culture et aux grands symboles temporels qui en dépendent leur valeur inappréciable. » (5)

Oswald SPENGLER cite alors des exemples de symboles choisis parmi les éléments concrets de la culture extérieure ayant une signification profonde pour la compréhension de l'âme des cultures. Je cite quelques exemples :

 « les horloges mécaniques, effrayants symboles du temps qui s'écoule, dont les coups sonores qui retentissent jour et nuit des tours innombrables par dessus l'Europe occidentale, sont peut-être l'expression la plus gigantesque dont soit jamais capable un sentiment historique de l'univers » (6)

Incinération pour l'homme antique : lié au présent uniquement, « il ne voulait point d'histoire, point de durée, ni passé ni futur, ni souci ni solution , et il détruisait donc ce qui n'avait plus de présent (7)

Sarcophages : « mangeur de chair » pour le Chrétiens, les Juifs et les Egyptiens : il signifie un nouveau sentiment du temps 

Par conséquent, contrairement à ce qu'affirme Raymond ARON, Oswald SPENGLER ne prétend pas que si personne ne peut comprendre les cultures étrangères, lui seil peut les comprendre. Oswald propose une méthode pour les comprendre, à défaut d'explication donnée par les êtres desdites cultures.

Naturellement, Raymond ARON aurait pu discuter le bien-fondé de la méthode proposée par Oswald SPENGLER ou bien la valeur symbolique des éléments de culture (horloge, incinération, etc.) que ce dernier avait choisis. Mais il a préféré attribuer à SPENGLER des positions qu'il ne soutenait pas.

De surcroît, Oswald OSWALD ne prétend pas non plus que lui seul peut comprendre les cultures étrangères en raison de son intelligence, de son érudition et de sa capacité d'intuition.

C'est aux générations futures de la culture occidentale qu'il propose de réaliser cette histoire universelle incluant toutes les cultures passée et présentes historiquement connues ou ayant laissé des traces :

« Et c'est ici que je vois désormais le dernier grand problème de la philosophie occidentale, le seul réservé encore à la sagesse grisonnante de la culture faustienne et qui semble prédestiné par une évolution séculaire de notre psyché. Aucune culture n'est libre de choisir la voie et l'attitude de sa pensée ; mais ici pour la première fois, une culture peut prévoir quelle voie le destin a choisie pour elle.

J'entrevois une méthode de recherche historique au sens suprême, qui est spécifiquement occidentale, absolument inédite jusqu'à ce jour et nécessairement étrangère à l'âme antique comme à toute autre. Vaste physionomique de l'être total, morphologie de l'histoire de tout ce qui est humain, poursuivant sa route jusqu'aux idées dernières et les plus hautes ; devoir de scruter le sentiment cosmique non de son âme seule, mais de toutes les âmes, en qui se sont manifestées en général de grandes possibilités et dont l'expression dans l'image du réel sont les cultures particulières. » (8)

« Il y a une musique grandiose des sphères qui demande à être entendue, que quelques uns de nos plus profonds esprits entendront. La physionomique de l'histoire universelle deviendra la dernière philosophie faustienne. » (9)

Il est dommage que Raymond ARON ait si peu compris Oswald SPENGLER, englué qu'il était dans l'illusion mise en place par le marxisme, qui se posait alors comme alternative au système capitaliste. Ancien marxiste, Raymond ARON avait choisi de défendre la société occidentale de liberté, mais il la défendait sur le terrain choisi par le marxisme.

Raymond ARON, le grand intellectuel et le Résistant, aurait-il mieux pris un peu mieux en considération les thèses d'Oswald SPENGLER, que, j'en suis certain, les intellectuels français n'aurait pas choisi en masse le marxisme pour avoir une cause d'avenir, et apparemment généreuse, à défendre. Et aujourd'hui, les intellectuels français ne se retrouveraient pas démunis devant les grimaces séductrices de la bourgeoisie soixante-huitarde et contraints de se complaire dans les jeux politiciens droite/gauche (10)

Jean-Luc EVARD évoque d'autres critiques, positives ou négatives, sur Oswald SPENGLER, sur lesquelles je reviendrai dans quelques temps.

Pierre Marcowich

(1) http://stalker.hautetfort.com/archive/2007/03/13/spengler-l-infrequente-par-jean-luc-evard-infrequentables-5.html

(2) L'Histoire et ses interprétations. Entretiens autour de Arnold Toynbee, sous la direction de R. Aron (Paris, La Haye, Mouton, 1961), pp. 38-39. [cité par Jean-Luc EVARD];

(3) Oswald SPENGLER, LE DÉCLIN DE L'OCCIDENT - Esquisse d'une morphologie de l'Histoire universelle Tome I, chapitre II-Le problème de l'histoire universelle, page 112;

(4) Ibidem, page 132

(5) Ibidem, page 134

(6) Oswald SPENGLER, LE DÉCLIN DE L'OCCIDENT - Esquisse d'une morphologie de l'Histoire universelle Tome I, Introduction, page 26;

(7) Oswald SPENGLER, LE DÉCLIN DE L'OCCIDENT - Esquisse d'une morphologie de l'Histoire universelle Tome I, chapitre II-Le problème de l'histoire universelle, page 137;

(8) Ibidem, page 159

(9) Ibidem, page 160

(10) Me revient à l'esprit le débat grotesque Laurent JOFFRIN-LIBERATION/Sylvie PIERRE-BROSSOLETTE-LE POINT que la radio FRANCE-INFO assène quotidiennement à ses auditeurs sous le titre comique de «DUEL DU JOUR». Bien sûr, il n'y a ni duel ni dispute: ils sont d'accord sur l'essentiel, chacun défendant son écurie sur les détails pour que ses amis parviennent enfin au Pouvoir ou y perdurent.

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